Toldot 5775

Dracha prononcée par Aline Benain le 21 novembre 2014

Nous venons de vivre une sombre semaine marquée par l’attentat contre la synagogue de Har Nof à Jérusalem qui a fait cinq victimes.

L’escalade dans la terreur et la barbarie semble impossible à enrayer et l’absence de perspectives pour rompre ce cycle de violences épouvantables nous laisse, me laisse, largement désemparés.

Aussi, ai-je voulu lire la paracha de ce Chabbat non pas à la lumière, l’expression serait pour le moins malheureuse, mais face aux ténèbres de ce qui s’est déroulé à Jérusalem, pour, modestement, essayer de lutter contre elles et trouver un peu d’espérance.

La sidra Toldot s’ouvre sur le rappel de la longue stérilité d’Itzhak et Rivka :

«Itzhak implora l’Eternel en face de sa femme, car elle était stérile » (XIX, 21).

Cette épreuve avait déjà été celle d’Abraham et Sarah, elle sera aussi celle de Yacov et Rahel.

A ce sujet, nous lisons dans la Michna, Traité Yevamot, 64, A :

« R. Itzhak enseignait: Pourquoi nos ancêtres ont-ils connu la stérilité? Parce que le Saint, Béni Soit-Il, aime entendre la prière des Justes. »

L’affirmation peut d’abord sembler scandaleuse. Comment comprendre que le Juste soit non seulement éprouvé mais aussi, souvent, frappé plus durement encore que quiconque ? Comment admettre que Dieu paraisse se plaire à cette souffrance ?

Pourtant, si l’on fait l’effort de dépasser ce premier emportement, l’on doit bien reconnaître qu’il repose sur une logique de rétribution : le Juste devrait être épargné et même récompensé parce qu’il fait le Bien et, corollairement, le méchant puni puisqu’il fait le Mal. C’est aussi affirmer implicitement une définition bien naïve et presque enfantine de la prière, conçue exclusivement comme demande et espoir d’obtenir.

En 1946 est paru dans une revue yiddish de Buenos Aires un texte de Zvi Kolitz qui, à bien des égards, est une sorte d’apax dans la littérature juive de l’après-guerre. Yossel Rakover s’adresse a Dieu est une fiction mais comme l’écrit Emmanuel Lévinas dans le texte qu’il a consacré au livre en 1955, un texte « vrai comme seule la fiction peut l’être ».1

Yossel Rakover, disciple du Rabbi de Gur, est l’un des derniers combattants du Ghetto de Varsovie soulevé. Il a perdu tous les siens et, avant de mourir, a glissé entre deux briques le récit de son combat, de sa colère et de sa foi conservée.

Evidemment, il n’est, en aucune manière et pas un instant, question pour moi de comparer la situation que nous connaissons aujourd’hui à ce qu’on vécu nos frères et nos sœurs pendant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, ce que disent Kolitz/Rakover et Lévinas nous pouvons, nous devons l’entendre ici et maintenant :

« Que signifie cette souffrance des innocents ? Ne témoigne-t-elle pas d’un monde sans Dieu, d’une Terre où l’homme seul mesure le Bien et le Mal. La réaction la plus simple, la plus commune consisterait à conclure à l’athéisme. Réaction la plus saine aussi pour tous ceux à qui jusqu’alors un dieu, un peu primaire, distribuait des prix, infligeait des sanctions ou pardonnait des fautes et, dans sa bonté, traitait les hommes en éternels enfants. Mais de quel démon borné, de quel magicien étrange avez-vous donc peuplé votre ciel, vous qui aujourd’hui le déclarez désert ? Et pourquoi sous un ciel vide cherchez-vous encore un monde sensé et bon ? »2

Dans un style magnifique et non sans véhémence, c’est bien contre la pauvre logique de rétribution que s’élève Lévinas et la voix de Kolitz/Rakover résonne dans ses mots :

« Je meurs calmement, mais non apaisé, non satisfait ; vaincu, battu, mais non esclave ; amer, mais non déçu. En créancier et en croyant, mais non en débiteur et en solliciteur, non en suppliant et priant. Amoureux de Dieu, mais sans dire aveuglément « Amen » à tout qu’il fait. »3

Nous avons droit à l’incompréhension, sans doute aussi à la colère et même à la révolte.

Mais notre foi n’est pas dans un père fouettard qui distribue les récompenses et les châtiments, elle est dans une Parole - et c’est là le sens du titre du texte de Lévinas, « Aimer la Thora plus que Dieu » - dont nous sommes les dépositaires et que nous devons nous acharner à faire exister, à partager et à transmettre, car elle a besoin de nous autant que nous avons besoin d’elle. Une Parole qui est et qui reste une Parole de vie.

C’est cette Parole que l’on attaque quand on attaque des Juifs parce qu’ils sont juifs et que de manière hyperbolique, on veut détruire en assassinant des Juifs qui prient.

Ecoutons encore Aaron Zeitlin :

«  Il est là, je sais qu’Il est là !

Et je sais, Il est victorieux en toute éternité.

Dans Son duel contre Satan,

je me tiens à sa droite.

Et parce que Satan ne peut rien contre Lui

Il tire sur moi, son second.

Je tombe

Et triomphant

Monte un halleluia. »4

 

Kolitz/Rakover, Zeitlin et Lévinas sont les disciples et les continuateurs de Rabbi Itzhak :

« R. Itzhak enseignait encore: Pourquoi la prière des Justes est-elle comparée à une fourche? Parce que comme la fourche retourne les gerbes d’une position dans une autre, la prière des Justes incline les dispositions du Saint, Béni Soit-Il, de la colère à la pitié. »5

Ce n’est pas dire que le Juste attende une récompense. C’est dire que sa confiance, son engagement au service de la Parole de vie peuvent, au moins un peu, changer le monde.

Puissions nous, nous qui ne sommes pas des Justes, mais qui sommes les héritiers de cette Parole, en dépit des circonstances et même à cause d’elles, nous attacher à essayer d’être ces « fourches ».

 

Chabbat Chalom.

Aline Benain.

 

1 Zvi KOLITZ, Yossel Rakover s’adresse à Dieu, Paris 1998, éditions Maren Sell/Calmann Levy. Le texte d’Emmanuel Lévinas, « Aimer la Thora plus que Dieu », est à l’origine une intervention radiodiffusée de 1955, intégrée au recueil Difficile Liberté (1963) et republiée avec l’édition du texte de Kolitz (1998).

2 Emmanuel LEVINAS, op.cit. p.105.

3 Zvi KOLITZ, op.cit. p.34-35.

4 Aaron Zeitlin, « Sur les ruines », traduit du yiddish par Rachel Ertel, in Rachel ERTEL, Dans la langue de personne, poésie yiddish de l’anéantissement, Paris 1993, Editions du Seuil, p.178.Aaron Zeitlin (1898-1973) est né en Pologne. Il se trouve aux Etats-Unis au moment où la guerre éclate. Il échappe ainsi au génocide dans lequel périt toute sa famille. A la différence des autres poètes de l’anéantissement (Hurben Litteratur en yiddish), il maintient constante dans son œuvre la tension entre la foi qui ne disparaît pas et la révolte.

 

5 Traité Yevamot, 64, A.