Tetsavé 5775

Dracha prononcée par Marc Seroka le 27 février 2015

La paracha  de cette semaine (Tetsave) est lue traditionnellement à peu près au même moment que le rouleau d’Esther qui correspond, tout le monde le sait à la fête de Pourim.

Chacun sait également qu’à l’occasion de cette fête parmi les plus joyeuses de notre calendrier, il est de coutume de venir déguisé à la synagogue, c'est-à-dire de troquer sa tenue de tous les jours pour un costume qui va changer notre apparence  en masquant ou en révélant c’est selon, notre personnalité aux yeux des autres membres de la communauté.
 Par une de ces coïncidences dont la liturgie juive raffole, une grande partie de Tetsave est justement consacrée à la description du costume que se devaient de revêtir les Cohanim c’est à dire les prêtres affectés au service divin durant la période de l’Exode et dont le chef de file n’était autre qu’ Aaron le propre frère de Moïse.

Le texte fait état de huit vêtements dont quatre étaient ceux de tout Cohen standard à savoir:  des caleçons longs, une tunique allant jusqu’au sol et une large ceinture le tout confectionné en lin blanc, ainsi qu’une tiare posée sur la tête.

A ces habits de facture plutôt modeste, le grand prêtre( Cohen Gado)l se voyait adjoindre quatre attributs beaucoup plus luxueux qui le distinguaient de manière ostentatoire : un tablier avec des bretelles, un manteau couleur azur brodé au col et auquel étaient suspendues  des clochettes qui tintaient durant l’office, un pectoral  en or incrusté de pierres précieuses  et enfin au front un diadème scintillant où figurait le nom de D.

 Le Talmud nous enseigne que sans ces « Bgideï Khodech » ( les habits sacrés ou plus exactement les habits du sacré) insignes d’honneur et de majesté, les Cohanim ne pouvaient célébrer l’office sans transgresser la loi divine : les porter en intégralité et même en dehors du Temple, constitue même selon Maïmonide une véritable mitzva  (la trente troisième).

 Or voilà qui résonne à nos oreilles, comme une injonction à paraitre plutôt qu’être et le texte lu en première intention semble privilégier le contenant au contenu ce qui évidemment ne manque pas de poser problème car venant contredire d’autres textes aussi importants que les Pirke Avot (les maximes des pères) par exemple qui enjoignent de ne pas se fier aux apparences, ou le récit du prophète Malachie qui s’oppose à toute transformation du Cohen en technicien des sacrifices.

En d’autres termes , devons-nous nous fier au sens premier  et considérer qu’effectivement selon un vieux dicton l’habit fait le moine ( le prêtre ici en l’occurrence ) ou au contraire aller un peu plus loin dans l’exégèse et découvrir comme d’habitude le sens caché et plus profond du récit , qui ne heurterait pas notre conviction intuitive qu’aucun costume si magnifique et riche soit-il ne confère de qualité morale supplémentaire à celui qui le porte.
En utilisant le procédé herméneutique qui consiste à relier les versets juxtaposés à priori sans rapport entre eux, Le Rav Anani Ben Sasson propose une première interprétation selon laquelle le rôle des vêtements que portaient les prêtres ne se limitait pas à une simple enveloppe destinée à marquer leur différence et ainsi les distinguer des autres membres de la communauté mais leur conférait une réelle mission d’expiation  :  on sait que la caste sacerdotale se voyait déchargée de toute responsabilité matérielle au sein du groupe et était notamment nourrie et payée sans autre contrepartie que celle d’endosser l’intégralité des pêchés des autres tribus, à charge pour elle, par le jeu des prières et des sacrifices, d’obtenir le pardon divin pour tous.
De fait, à chaque pièce du costume citée dans la Torah correspond, selon le Talmud,  une ou plusieurs propriétés expiatoires spécifique et symbolique :
Le turban (mitsnefet) de par son emplacement même au-dessus de celui qui le porte conjure le péché d’orgueil et d’arrogance alors que le diadème  (tsits) situé au même endroit répare le sentiment de supériorité et de mépris que peut avoir celui qui,  imbu de son pouvoir, ne se rend pas compte qu’une force supérieure le domine en permanence.

La tunique ( koutounet) est associée elle au sixième commandement ( tu ne tueras point) et est censée expier le meurtre : ainsi dans un des passage relatant l’histoire de Joseph, ses frères, après avoir vendu ce dernier comme esclave, rapportent à leurs parents la tunique rayée ( également dénommée Koutounet) qui le distinguait , préalablement trempée dans le sang afin de leur faire croire à sa mort.
La ceinture (avnet) qui sépare symboliquement le haut et le bas du corps (c’est-à-dire le sacré du trivial) doit prévenir les pensées impures.
Le manteau ( meïl) garni de clochettes tintant à chaque mouvement rappelle que toute parole blessante ou méprisante  est toujours entendue et rapportée ; elle participe donc à la réparation du péché de médisance ( lachonara).
L’ephod ( tablier)   est censé combattre la profanation du  deuxième commandement ( tu ne feras pas d’idole) ; ainsi on trouve dans le livre du prophète Osée la formule «  sans ephod ni idole » ce qui laisse supposer que l’ephod faisait partie des attributs vestimentaires des idolâtres avec notamment des propriétés oraculaires.
Les caleçons longs ( Mikhnassaim) , qui n’étaient certes pas encore molletonnés et achetés en gros ou demi gros comme chez le Rav  Popeck  étaient destinés à couvrir les organes génitaux, et  lutter ainsi contre le désordre moral et le pêché de débauche.
Enfin le Hoshen ( pectoral) porté sur le cœur revêt une signification bien particulière : le texte précise qu’il  devait être enchâssé de douze pierres précieuses  différentes représentant les douze tribus d’Israël ; cette absence d’uniformité sous-tend la notion de justice qui doit s’appliquer en tenant compte de chaque singularité.
 Ainsi le Hoschen doit prévenir  toute perversion de jugement.

Revêtu de ces différentes épaisseurs comme autant de protections contre le Yetser Ara (le mauvais penchant), le Cohen rendait gloire au Seigneur lors de son office et  essayait d’adoucir la culpabilité des enfants d’Israël en  invoquant la clémence divine.

 La caste des pontifes n’est évidemment pas la seule dans la tradition juive tenue à des obligations vestimentaires ; chacun connait l’obligation pour les hommes de pénétrer dans tout lieu de prière avec un couvre-chef ; les plus observants se doivent même de le porter en permanence ainsi qu’avoir sous leurs habits civils le rituel châle (talith)  qui doit être orné de franges ( tsittsit)  comme nous le lisons chaque shabbat en récitant le Chema.
Ces contraintes vestimentaires constituent des repères immuables,  permettent aux pratiquants d’entrer emblématiquement dans un espace consacré à la prière voire de ne jamais en sortir même dans un autre lieu que la synagogue.

L’étymologie hébraïque du mot habit nous fournit une autre approche intéressante ; la racine du mot «  beged ( bet guimel dalet) » est en effet la même que celle du mot trahison : revêtir un vêtement peut ainsi signifier à la fois révéler sa condition sociale ou morale mais aussi déguiser ses sentiments ou ses intentions et essayer d’abuser l’autre.

De nombreux épisodes de la Bible illustrent cette dualité :  le plus célèbre d’entre tous figure dans le tout début de la Genèse ; après avoir transgressé l’interdit  originel en mangeant du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Adam et Eve fabriquent en hâte le premier vêtement de l’humanité en se couvrant de feuilles de figuier pour cacher leur nudité comme si s’habiller pouvait dissimuler leur faute aux yeux du créateur.
 Un peu plus loin dans le récit, Rebecca tente et  réussit à duper son mari Isaac vieux et aveugle en déguisant son cadet Jacob avec les habits de son ainé Esaü afin de lui obtenir l’ultime bénédiction paternelle.

Toute l’ambigüité pour le Cohen dont la tâche nécessite un costume dédié réside dans la nature même de ce costume et la façon de le porter : il peut donc être un comédien usant de cet artifice vestimentaire pour tromper l’assistance crédule et obtenir à bon marché une rétribution et un honneur non justifiés, ou au contraire se comporter en juste sincèrement investi d’une mission et revêtu  symboliquement de parures qui forcent le  respect.
La multiplication des pièces de tissus énumérées dans la Paracha devient dès lors une incitation réitérée plusieurs fois pour le prêtre à mettre son apparence, son look dirait on aujourd’hui, en adéquation avec ses actes,  s’habillant des atours tantôt modestes tantôt brillants qui vont lui conférer à la fois l’humilité et l’aura nécessaires à l’accomplissement de sa vocation.

 D’une manière générale,  c’est la démarche de l’homme qui  doit se révéler à travers l’habillement : l’habit juif devrait toujours répondre à une exigence de spiritualité.

C’est sans doute  le sens qu’il faut donner au Midrash qui interprète le verset évoquant le deuxième habit de l’humanité fabriqué par D. en personne: «  l’Eternel D. leur confectionna des tuniques de peau et les en vêtit » ( Genèse 3.21).

Ainsi, en bon shmatologue  qui se respecte (ce qui laisse supposer qu’il était sans doute un peu ashkénaze), D. a tout de suite remplacé l’ersatz d’accoutrement imaginé dans l’urgence par Adam et Eve et qui n’était qu’un pauvre leurre censé  masquer leur faute, par un article de chez le bon faiseur dont la qualité était destinée à les rapprocher de la morale et de la probité dont il s’étaient éloignés.

 Au-delà de ces références bibliques, la tradition dans le judaïsme fait évidemment la part belle à la façon de se vêtir ou d’utiliser le vêtement :
Citons la coutume qui impose de ne pas porter des chaussures en cuir réputées être les plus confortables et seyantes à une époque ou  Nike et New Balance n’existaient pas encore, ceci afin de limiter les besoins du corps en ce jour d’expiation et d’ascèse.

Le rituel consistant pour l’endeuillé à déchirer le col de sa chemise lors de l’enterrement d’un proche en signe d’affliction et celui plus joyeux qui veut que la fiancée porte une belle robe et de magnifiques bijoux lors des cérémonies de mariage nous disent que le vêtement peut aussi bien crier notre douleur que témoigner de notre bonheur.

Nos contempteurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés et le port d’accessoires vestimentaires tels que la rouelle au moyen âge ou la sinistre étoile jaune sous l’occupation font partie de l’arsenal  sans fin de nos ennemis dans le seul but de nous fustiger aux yeux des autres peuples.

Enfin le judaïsme n’a pas échappé évidemment à la règle qui érige le vêtement en code extérieur de communication et dévoile l’origine ethnique et sociale :
Un des exemples les plus parlants est fourni par les juifs orthodoxes qui continuent de nos jours  à porter sous les températures caniculaires estivales de Jérusalem , le caftan noir, les longs bas blancs et le « shtreimel »  garni de fourrure, qui étaient sans doute mieux adaptés sous les rigoureux hivers de Lituanie.

Quant à la modeste kippa recouvrant  notre tête, pour nous rappeler que D. demeure l’autorité suprême au-dessus de tous, et donc objet d’humilité par excellence, elle est devenue au fil de siècles d’exils de pogromes et d’attentats un symbole de fierté et de résistance, dont le simple port aujourd’hui dans un lieu public en diaspora constitue un acte de courage et d’affirmation de  survivre en tant que juif dans un milieu hostile.

Qu’elle soit large et tricotée comme chez les joyeux Hassidim de Braslaw, ou en cuir siglée  Maccabi pour les amateurs de football peu importe, elle doit demeurer l’auxiliaire vestimentaire indispensable que nous continuerons de poser sur notre crane en pénétrant, espérons le,  dans des synagogues libres d’accès et sans soldats en armes pour les protéger.