Bo 5775

Dracha prononcée par Aline Benain le 24 janvier 2015

La paracha Bo, la troisième du livre de l’Exode, est d’une économie complexe.

Dans la trame narrative - les trois dernières plaies, le départ d’Egypte - sont enchâssés des éléments beaucoup plus injonctifs - les indications pour la célébration de Pessah dans la suite des temps ainsi qu’un ensemble de lois, formulées comme telles, en relation avec la sortie d’Egypte. Il faudra s’interroger sur cette structure baroque.

La sidra s’ouvre sur l’annonce des dernières plaies. Celles-ci, on le constate dès les premiers versets (X, 1-2), portent un double message1 : l’un est à l’attention des Egyptiens : ils doivent laisser partir les Hébreux. Mais Pharaon est têtu. L’autre s’adresse aux Hébreux, il s’agit de les convaincre de la puissance divine.

C’est à ce second message que je voudrais m’arrêter un moment.

En Egypte, les Hébreux sont un peuple enfant. Ce peuple immature, dont la mentalité relève encore très largement de l’idolâtrie, a besoin de prodiges pour s’arracher à l’esclavage, pour abandonner les « marmites de viande » qu’il regrettera amèrement dès la sidra suivante2.

S’arracher aux « marmites de viande », c’est, en effet, renoncer à des repères qui, pour être mortifères, n’en sont pas moins rassurants. Tellement rassurants qu’on ne les identifie plus comme destructeurs. Les esclaves peuvent en venir à aimer leurs chaines. C’est la définition même de l’aliénation.

L’arrachement, l’inconnu, avec ce qu’ils nécessitent à la fois de courage et de confiance, font parfois -souvent- tant collectivement qu’individuellement, plus peur que la servitude.

Ils ne se conçoivent pas, en tout cas, sans une certaine maturité morale et spirituelle que n’ont pas encore les Hébreux. Ils ont donc besoin de prodiges pour se mettre en route.

Cette maturité nécessite une longue maturation. Il est difficile d’apprendre à n’être plus esclave et cet apprentissage n’est pas un processus linéaire. Pour les Hébreux, il y faut l’expérience du Désert avec ses périodes de latence, ses avancées, ses retours en arrière.

La génération du Désert, significativement, n’entre pas en Eretz Israël.

On cite souvent un aphorisme célèbre de Rabbi Nahman de Braslav : « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourras pas te perdre ». Ce qu’il s’agit de perdre ce sont des repères obsolètes, les coordonnées habituelles d’une existence entravée, pour trouver à la fois une nouvelle aspiration et une nouvelle inspiration. Se perdre pour comprendre enfin que les seules routes sont les chemins de traverse.

Les Hébreux ont été sortis d’Egypte « Be Yad Hazakah », « d’une main puissante »3 mais pour devenir une Nation spirituellement mature et politiquement cohérente, ils doivent apprendre à vivre sans prodige.

Je signalais tout à l’heure l’économie surprenante de la Sidra, à quel point la sortie d’Egypte et les injonctions quant au récit qui doit en être fait dans le futur étaient intimement mêlés. C’est qu’il ne s’agit pas simplement pour nous, génération après génération, de commémorer cet arrachement fondateur mais bien de le réinvestir pour en actualiser le potentiel libérateur.

Il me semble que l’on peut faire de cette sidra une triple lecture :

- Une lecture spirituelle d’abord : nous devons apprendre à nous passer des prodiges, à ne pas les attendre. De l’Histoire et dans l’Histoire nous sommes responsables. Dieu est loin, souvent caché mais nous avons Sa Parole qui nous convoque et réclame notre permanente élucidation.

- Une lecture politique ensuite : il est long de devenir une Nation libre. Ce n’est pas l’affaire d’un « Printemps », c’est un apprentissage, une éducation. Notre Peuple est passé par là.

- Une lecture individuelle et même psychique enfin : la souffrance peut être rassurante. Parce qu’elle semble pérenniser les coordonnées d’une existence qui nous échappe, elle s’avère un mode de fonctionnement très opérationnel. Le piège serait de la laisser devenir notre repère jusqu’au naufrage. Trouver le chemin de traverse qui permet de s’en libérer est difficile mais nécessaire pour ne pas sombrer sans l’autodestruction.

Il faut savoir sortir. Nous commençons à l’apprendre dans cette sidra.

Sortir d’Egypte.

Sortir de nos Egypte, Egypte collective, Egypte personnelle.

Chabbat Chalom !

Aline Benain.

 

1 « L’Eternel dit à Moïse : « Rends-toi chez Pharaon ; car moi-même j’ai appesanti son cœur et celui de ses serviteurs, à dessein d’opérer tous ces prodiges autour de lui, et afin que tu racontes à ton fils, à ton petit-fils, ce que j’ai fait aux Egyptiens et les merveilles que j’ai opérées contre eux ; vous reconnaîtrez ainsi que je suis l’Eternel. »

2 « Que ne sommes-nous morts de la main de l’Eternel, dans le pays d’Egypte, assis près des marmites de viande et nous rassasiant de pain. »(XVI, 2-3)

3 « Et il sera comme symbole sur ton bras, et comme fronteau entre tes yeux, que d’une main puissante l’Eternel nous a fait sortir d’Egypte. » (Chemot, XIII, 16)