Bechalla'h 5775

Dracha prononcée par Ne'hama le 30 janvier 2015

Nous entrons ce soir dans le Shabbat Shira, le shabbat du Cantique de la mer. C’est pourquoi je vais vous parler de Shira en général, et du Cantique de la mer, Shirat hayam, en particulier.

La semaine dernière, nous avions laissé les bne Israël alors que Pharaon s’était enfin résolu à les renvoyer d’Egypte. Mais quelques jours plus tard, les Egyptiens prennent conscience de la perte irréparable qu’est pour eux le départ des Israélites, et ils se mettent à leur poursuite. Pendant ce temps, le peuple, guidé par Dieu au moyen d’une colonne de nuée le jour qui devient une colonne de feu la nuit, est parvenu sur le rivage de la mer des Joncs. Quand il voit les armées de Pharaon surgir, n’ayant aucune issue pour échapper, il est gagné par le désespoir. Dieu réprimande alors Moïse et commande au peuple d’avancer dans la mer, qui se déchire.

Cette traversée est un épisode essentiel, constitutif pour le peuple d’Israël puisque les Hébreux, en tant que nation, passent à pied sec et les Egyptiens, eux, en tant que civilisation, sont engloutis par les flots. Face à ce miracle, le plus extraordinaire de ceux qui les ont accompagnés dans leur délivrance du joug égyptien, les Hébreux sous la conduite de Moïse entonnent le célèbre Cantique de la mer, Shirat hayam.

Ce mot, shira, est traduit par : chant, cantique. Dans la Bible du rabbinat, on lit : « Alors Moïse et les enfants d’Israël entonnèrent un hymne à l’Eternel ». Une shira semble donc désigner un texte à caractère poétique et lyrique. Mais ce n’est pas si simple parce que d’une certaine façon, toute la Torah est appelée « Shira ». A la fin du Deutéronome, dans Vayelekh, au chapitre 31 verset 19, Dieu s’adresse à Moïse en ces termes:

 ועתה כתבו לכם את השירה הזאת « Et maintenant, écrivez pour vous ce Cantique »

De quel cantique s’agit-il? Il y a controverse : le célèbre commentateur français du XIe siècle, Rachi, estime que «  השירה הזאת «    désigne le Cantique Haazinou, que Moïse fera entendre au peuple peu avant de mourir. Et Rachi explique : comme on n’a pas le droit d’écrire un extrait seulement de la Torah, il faut l’écrire en entier. C’est la dernière des 613 mitsvot : écrire durant sa vie un sefer torah, ou le faire écrire si on ne sait pas le faire soi-même. Mais Maïmonide –qui a vécu un peu plus tard, au 12e siècle en grande partie en Egypte- a une autre opinion et affirme que « השירה הזאת « , c’est toute la Torah. La tradition s’est conformée aux paroles de Maïmonide, et la Torah toute entière, malgré qu’elle soit en prose, est considérée comme une Shira. Quoi qu’il en soit, à l’intérieur de cette grande Shira, on trouve des shirot plus petites, à caractère lyrique. Et en particulier, la Shirat Hayam.

Ces shirot se caractérisent par quelque chose de tout à fait particulier: c’est leur mise en page sur le parchemin. Alors que pour le reste de la Torah qui est écrit en prose, l’écriture est continue avec des interruptions seulement entre les paragraphes, tout au long du Cantique de la mer au contraire, il y a des blancs. En fait, les versets sont découpés, et répartis en trois colonnes séparées par du blanc. Dans les deux colonnes extérieures, une ligne sur deux n’est écrit qu’un mot, de sorte qu’on a l’alternance : un fragment de verset, en dessous un mot, un fragment de verset, un mot, etc… La colonne du milieu est encore plus aérée, puisque les morceaux de versets ne sont écrits que toutes les deux lignes, suspendus au milieu de la ligne où il n’y a qu’un seul mot à chaque extrémité. Cette construction remarquable s’appelle, dans le langage de la halakha : « aria’h al gabel evena », « une brique sur un morceau de pierre ». C’est vraiment étonnant, et on peut se demander : pourquoi ce blanc ? Pourquoi, contrairement aux passages en prose de la Torah, il y a ici autant d’espaces vides, de silences ? On a l’impression que le texte est déchiré, comme la mer, pour laisser place à quelque chose qui n’est plus du domaine de la parole. Comme si les mots de la Shira, qui sont pourtant d’un lyrisme extrême et chacun porteur de sens multiples et très profonds, ne suffisaient pas pour tout exprimer…

La traversée de la Mer est un moment que les bne Israel ont vécu dans un état du monde autre, différent de celui-ci. Pas seulement parce qu’ils ont été témoins du bouleversement inouï des lois de la nature avec la déchirure de la Mer, mais parce qu’ils ont perçu avec une intensité extraordinaire la Shekhina, la Présence divine. La Mekhilta –un Midrach sur le livre de l’Exode, datant de l’époque des Tanaïm, les sages de la Michna qui ont vécu du IIIe au Ve siècle de notre ère- enseigne :

ראתה שפחה על הים מה שלא ראו נביאים   « Ce qu’une servante a vu sur la mer, les prophètes ne l’ont pas vu ».

C’est-à-dire que la vision qui saisit les bné Israel fut plus élevée, plus profonde que celle des Prophètes. Au début de la Shira, ils chantent זה אלי , « Ceci est mon Dieu ». C’est insensé : le petit mot זה , c’est, est utilisé pour montrer quelque chose de concret, et là ils disent : « C’est mon Dieu » comme s’Il était visible, alors que l’intention centrale de la Torah est de détruire toute velléité d’idolâtrie dans le monde…Et pourtant, au moment du passage de la mer des Joncs, une servante a eu des visions que même le prophète Ezechiel, celui qui a eu la vision du Char céleste, n’a pas eu le mérite de voir. Quand il est dit : « une servante », ce n’est pas péjoratif pour la servante, parce que du point de vue de Dieu, elle a autant de mérites que quelqu’un d’autre. Cela signifie plutôt que cette vision ne nécessitait aucune préparation spirituelle ou intellectuelle particulière, elle s’offrait à tous, depuis le plus grand des personnages du point de vue humain jusqu’à la plus petite qu’on appelle « servante ». Une vision qui ne demandait aucun effort individuel d’élévation préalable, parce qu’elle ne fut pas un épisode individuel, mais une révélation prophétique collective. Ce fut un épisode constitutif, comme le fut la sortie d’Egypte elle-même, des épisodes voulus par Dieu dans l’ensemble des trajets historiques du peuple d’Israël et de l’humanité.

Un autre texte, tiré de la Guemara –traité sotah p. 30b-31a- décrit de façon encore plus détaillée comment les événements se sont passés :

דרש רבי יוסי הגלילי בשעה שעלו ישראל מן הים נתנו עיניהם לומר שירה וכיצד אמרו שירה עולל מוטל על ברכי אמו ותינוק יונק משדי אמו כיון שראו את השכינה עולל הגביה צוארו ותינוק שמט דד מפיו ואמרו זה אלי ואנוהו שנאמר מפי עוללים ויונקים יסדת עוז

« Rabbi Yossi le Galiléen a enseigné : au moment où les bne Israel sont remontés de la mer, ils ont été portés par l’envie de chanter. Et comment ont-ils dit la shira ? Le petit enfant accroupi sur les genoux de sa mère et le bébé qui tétait les seins de sa mère, lorsqu’ils ont vu la Chekhina, le petit enfant a tendu son cou, le bébé a détourné la tête du sein de sa mère, et ils ont dit « Ceci est mon Dieu et je L’embellirai », ainsi qu’il est écrit dans le Psaumes 8, verset 3) : « De la bouche des petits enfants et des bébés Tu as établi Ta force ». »

Rabbi Méïr va encore plus loin : il dit que même les fœtus, dans le ventre de leurs mères, ont dit la Shira. Et d’où sait-on cela ? Parce qu’il est dit dans le psaume 68, verset 27 : « En assemblées, bénissez Dieu, l’Eternel, (vous tous issus) de la source (de la matrice) d’Israël ». Mais il y a un petit problème : comment les fœtus ont-ils pu voir, alors qu’il y a la peau du ventre qui faisait écran ? Rabbi Tan’houm ne se laisse pas démonter et donne une explication : le ventre était devenu pour eux comme une vitre translucide, et ils ont vu.

Tous ces textes sont extraordinaires, parce qu’ils montrent combien profonde, intérieure, combien indélébile a été l’empreinte de cet évènement sur l’ensemble du peuple d’Israel. Le Maharal de Prague, au chapitre 40 de son livre « Guevourot Hachem » (« Les Hauts Faits de l’Eternel ») établit une correspondance entre l’ouverture de la Mer et la circoncision. Il dit que c’est avec le franchissement de la mer que le peuple est véritablement né, qu’il a acquis l’essence de son être.

Et c’est dans ce moment d’exaltation, de emouna, de foi totale qu’Israël a chanté. La Mekhilta établit un lien direct entre la emouna et le chant, car au dernier verset du chapitre 14 de notre paracha Bechalla’h, il est écrit :

ויאמינו ביהוה ובמשה עבדו Et ils eurent foi en l’Eternel et en Moïse, son serviteur

Et tout de suite après, au chapitre 15, verset 1 : אז ישיר משה ובני ישראל את השירה הזאת ליהוה Alors Moïse chanta, ainsi que les enfants d’Israël, l’hymne suivant à l’Eternel

Ils ne déclamèrent pas seulement, ils chantèrent pour rendre compte d’une perfection que les mots seuls ne pouvaient exprimer. Ils chantèrent pour faire pénétrer du blanc, du non-dit, de l’illimité dans les limites du monde. Je terminerai par une phrase de Vladimir Jankélévitch, extraite de son livre « Quelque part dans l’inachevé », qui illustre ce pouvoir unique que possèdent le chant, et la musique en général. Voici ce qu’il écrit : « La musique témoigne du fait que l’essentiel en toutes choses est je ne sais quoi d’insaisissable et d’ineffable ; elle renforce en nous la conviction que voici : la chose la plus importante du monde est justement celle qu’on ne peut pas dire ».

Ne’hama-Pascale