Kippour 5775

Dracha prononcée par Aline Benain, présidente d'Adath Shalom

Mes amis,

Au moment de m’adresser à vous ce soir, alors que vient de s’achever une année où le tumulte du monde s’est fait particulièrement violent, où Israël encore attaqué et meurtri a vu, comme toujours, contesté son droit légitime à se défendre, où l’antisémitisme, avec cette plasticité historique redoutable qui lui permet de prendre à travers le temps l’aspect qui convient à l’époque, s’est exprimé en France avec une force inédite depuis plusieurs décennies, où les vies personnelles aussi de trop d’entre nous ont été marquées par des événements difficiles et parfois tragiques, une figure s’impose à moi que j’envisage avec admiration et aussi avec gratitude, pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle nous offre.

Une femme, révolutionnaire, à sa manière, en même temps que fidèle dans l’épreuve la plus terrible, à ce que notre Tradition, qu’elle connait bien, a de meilleur et de plus vrai.

Je pense en cet instant, et sans doute beaucoup d’entre vous l’auront-il déjà reconnue, à Rahel Fraenkel, la mère de Naftali, assassiné avec Eyal Yifrah et Gilad Shaar, de mémoires bénies, au mois de juillet dernier.

Devant un parterre de rabbins très orthodoxes mais qui ne purent ce jour-là que « dire Amen », elle s’est avancée avec calme et détermination pour réciter publiquement le Kaddish aux funérailles de son fils. Son geste a eu en Israël un impact considérable et je veux croire qu’il a contribué à faire évoluer, au moins un peu, les mentalités les plus conservatrices.

Cette même femme, au nom de la Tradition qui la nourrit et la tient droite, comme elle nous nourrit et nous tient droits, a condamné de la manière la plus immédiate et la plus claire l’assassinat de Muhammad Hussein Abu Khdeir, dont il faut aussi dire le nom, victime d’une barbarie semblable à celle qui lui avait prise son enfant.

Si j’évoque ce soir la si belle figure de Rahel Fraenkel, ce n’est pas pour l’enrôler de manière abusive au service de notre Mouvement auquel elle n’appartient pas. C’est parce qu’il me semble que nous partageons, selon des modalités et avec une sensibilité sans doute différentes - et pourquoi pas ?- l’essentiel de ce que nous, Adath Shalom, souhaitons incarner et transmettre : l’intensité et la profondeur de la prière, l’exigence dans la réflexion et l’étude, l’attention à l’autre, proche ou plus lointain.

Lorsque j’entends, comme aujourd’hui, la prière de chacun s’harmonisant à la prière de tous, unique et multiple, lorsque j’entends notre hazan, Hugues Krygier, qui depuis si longtemps nous offre la bénédiction de sa voix pour porter plus haut encore les nôtres en ces moments solennels, lorsque j’entends chaque Chabbat, vos voix, mes amis, à l’unisson de celles de Yacov, d’Eric, d’Hélène et bien sûr de Rivon, s’élever ensemble, unies et singulières, je me dis que cette prière, « adulte », ainsi que l’écrivait Emmanuel Lévinas dans Difficile liberté, cette prière qui sait que souvent, le visage de Dieu reste, obstinément, caché, je me dis qu’elle porte un souffle, un espoir, une volonté, que je définis de manière imparfaite, mais dont je ressens et la sincérité et la puissance. Quand nous chantons, le Chabbat matin, « Or Hadash Al Tsion Ta Ir », « Un jour, Tu feras briller une nouvelle lumière sur Sion », il me semble que cette lumière renouvelée, nous contribuons un peu à la faire advenir.

Je me réjouis aussi de ce que de plus en plus nombreuses et nombreux parmi vous, prennent en charge une dracha, la lecture d’une alya ou d’une haftarah, de ce que, de plus en plus souvent, certaines et certains, parmi lesquels des Bne Mitzvah, aient à cœur de lire selon les taamim de la tradition dont ils sont issus et à laquelle ils offrent à la fois hommage et pérennité. J’entends dans la variété de nos cantillations les multiples facettes de l’amour que nous portons à la Torah, je parcours en vous écoutant les chemins souvent difficiles de notre histoire et de notre géographie que notre génération a aujourd’hui le bonheur de voir converger vers Israël.

Adath Shalom, grâce à ses membres, a pu assurer cette année pour la première fois, tous les offices estivaux de Chabbat. Le Beth Midrash est désormais suivi de l’office de Minha et nous venons de publier la seconde édition de notre Sidour de Chabbat et des fêtes de pèlerinage. Tout ceci est non seulement le résultat de votre engagement mais aussi la preuve de ce que notre Communauté atteint désormais le temps de la maturité. Nous pouvons en être heureux et même fiers sans oublier, j’y reviendrai, que le chemin ne s’arrête pas là.

 

Dans Enfance et histoire, le philosophe italien Giorgio Agamben écrit : « L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements -divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces - sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience. »

Et pourtant, nous avons besoin de sens, éperdument. Moins peut-être d’en trouver avec une certitude trop ferme pour n’être pas potentiellement dangereuse que de continuer à en chercher de manière opiniâtre et têtue. René Char, dans Fureur et Mystère dont certains textes furent composés dans la clandestinité de la Résistance définissait le poème comme «L’amour réalisé du désir demeuré désir ». Il ne le savait peut-être pas mais c’est une belle définition de ce que nous appelons dans les catégories du Judaïsme le « Hidoush », le renouvellement du sens dans la compréhension d’un verset, une piste d’interprétation inédite qui enrichit notre approche du texte sans oblitérer les interprétations plus anciennes et sans figer pour l’avenir le mouvement de la pensée. « Eyn bet midrach lelo hidouch », « Il n’y a pas de Beth Midrash sans hidoush » dit le Talmud. J’ajouterais volontiers « et pas de hidoush sans Beth Midrash » ! J’invite tous ceux qui n’y ont pas encore participé, tous ceux qui veulent éprouver ce nous appelons « Oneg Chabbat », « Le délice du Chabbat » à se joindre un prochain samedi à l’étude du Beth Midrash d’Adath Shalom, l’une des plus belles réalisations de notre Communauté, celle qui en tout cas nous permet désormais de marcher régulièrement sur nos deux jambes en parachevant la prière des offices dans l’intensité de l’étude.

 

En diaspora assurément, la Communauté est, avec la famille, la cellule de base de notre Peuple. L’une et l’autre, l’une avec l’autre, sont les fondements de notre pérennité. On n’est pas juif tout seul. Cette évidence n’est pas qu’intellectuelle, il s’agit bien de la vivre. « Kol Israël arevim ze laze », « Tous les enfants d’Israël sont solidaires (tributaires) les uns des autres » (Talmud, Traité Sanhédrin) : cette solidarité ne doit pas s’entendre dans un sens étroit ou exclusif. Le souci du lointain, de l’étranger s’enracine dans le souci du proche qui lui est une forme de propédeutique. Le souci de l’Autre parce qu’il irrigue toute la Tradition juive est évidemment le nôtre.

« Arevim », solidaires, tributaires, le nom précisément que s’est donné la Commission d’Adath Shalom dédiée à la Tsedaka, entendue en une acception large quant à sa signification et très concrète quant à son action. Nous avons ainsi noué un partenariat avec l’OSE pour mettre en place dès ce mois d’octobre des activités régulières sur un modèle qui ressemble à celui expérimenté avec succès au Café des Psaumes, rue des Rosiers.

De la même manière, notre Talmud Torah a tissé des liens forts avec le KKL pour permettre à ses élèves de découvrir Israël et, pour les plus âgés d’entre eux, de s’y rendre ensemble.

Que des institutions telles que l’OSE et le KKL, dont l’histoire et l’action disent suffisamment la qualité et l’importance nous sollicitent, nous honore mais aussi nous oblige.

 

Je le disais tout à l’heure notre Communauté a atteint une certaine maturité. Elle a pris sa place, et je veux rendre ici hommage à l’action d’Evelyne Montserrat dont la mémoire nous accompagne au quotidien, dans l’ensemble d’un paysage juif français très éclaté et parfois désolant. Cette affirmation sereine est le fruit de la conviction et de l’engagement de tous, de votre conviction et de votre engagement, chacun à votre manière, toutes précieuses à mes yeux et à mon cœur, engagement irremplaçable, depuis longtemps. C’est aussi évidemment le fruit du charisme, du travail inlassable en toute circonstance de notre rabbin, Rivon Krygier, qui sait être un maître, au plus beau sens que notre Tradition donne à ce mot, tout en restant un ami.

Adath Shalom a su s’imposer d’abord par ce qu’elle est, par la manière dont nous existons ensemble.

Nous avons été, nous sommes et surtout nous devons veiller à rester des pionniers. Absolument fidèles, absolument novateurs. Cette culture du débat intelligent qui est la nôtre, de l’incertitude féconde qui nous protège contre l’autosatisfaction et contre toutes les intolérances, le refus des oukases sont à la fois notre identité et notre force. Le très large succès remporté par Mikhtav Hadash, dont le second numéro est en préparation, en atteste suffisamment : notre culture est celle du point de suspension qui invite à poursuivre la réflexion, pas celle du point final.

Je suis convaincue que la Communauté juive dans son ensemble mais aussi notre société toute entière ont besoin d’une parole juive exigeante et ouverte, exigeante parce qu’ouverte et je suis plus persuadée que jamais que nous pouvons à notre manière porter cette parole par le verbe et par l’exemple. Je veux redire que cette ambition peut et doit être aussi celle de notre jeunesse. De celles et ceux que nous avons vu grandir et que nous voyons, avec bonheur, commencer aujourd’hui à construire leur vie, de toutes celles et de tous ceux qui ont choisi de nous rejoindre. Nous avons besoin de vous pour qui ce qui existe a été construit. La relève est à assurer, des responsabilités sont à prendre et si vous trouvez que nous ne les lâchons pas assez vite alors venez, gentiment, les chercher !

Je souhaite que, dans tous les domaines, 5775 soit, pour notre Communauté, une année d’ambitions poursuivies, accomplies et aussi renouvelées. Que le projet ambitieux et difficile que nous avons de rénover et de restructurer notre synagogue et notre centre communautaire trouve, avec vous tous et pour vous tous, son aboutissement.

 

« Yesh banou ahavah vehi tenatser », « Il y a de l’amour en nous et il finira par triompher ». Par ces paroles Rahel Fraenkel a achevé l’éloge funèbre prononcé pour son fils et ses amis au terme du premier mois de deuil.

Puisse-t-elle être entendue !

Puisse 5775 vous être sereine, paisible et douce. Puisse-t-elle guérir nos malades, donner la force de se relever à ceux qui souffrent et consoler, autant qu’il est possible, ceux qui ont été frappés par le deuil.

Puisse-t-elle apporter enfin la paix à Israël et aussi à ses voisins.

Puissiez-vous tous, mes amis, être inscrit dans le Livre de la Vie !

Chana Tova veGmar Hatima Tova!

 

 

Aline Benain.