Dracha du second jour de Roch ha-Chana 5776

Dracha prononcée par Aline Benain, présidente d'Adath Shalom

A la mémoire de Michel Lubetzki et Robert Dahan.



 «  Il y a quatre débuts de l’année : Le premier Nissan est le début pour les Rois et pour les fêtes - Le premier Eloul est le début de l’année pour le maaser[1] des animaux - Toutefois Rabbi Eléazar et Rabbi Shimon disent que c’est le premier Tichri. Le premier Tichri est le début de l’année pour le compte des années et pour les années de Chmitta[2] et de Yovel[3], pour les jeunes arbres et pour les légumes - Le premier de Chvat est le début de l’année pour l’arbre selon l’opinion de l’école de Chamaï, par contre l’Ecole d’Hillel dit que c’est le quinzième jour. »[4]

Cet incipit du Traité Chabbat est suivi de longues discussions entre les Sages qui envisagent, de manière particulièrement exhaustive, exceptions et cas spécifiques. Je n’entrerai pas ici dans le détail de ces débats aussi passionnants que subtils, mais proposerai quelques remarques qui, à partir du texte, permettrons d’amorcer la réflexion quant à la nature du temps que nous inaugurons à Roch haChana et qui nous mène à Kippour, quant à ce que nous célébrons alors, quant à ce à quoi nous sommes invités à faire face et même convoqués.

Et il me semble que cette convocation nous devons l’entendre, tout particulièrement aujourd’hui, de manière très instante.

 

La nature même du Temps apparaît dans le Judaïsme d’une plasticité exceptionnelle et bien sûr significative.

Ainsi le premier Nissan, « le début pour les rois » ouvre-t-il une année de portée principalement historique. La référence au règne d’un souverain est une manière très fréquente de construire le calendrier dans l’Antiquité et ce même si nos Maîtres lient également ce commencement à la sortie d’Egypte, dans la suite de leur débat.

Le premier Tichri ouvre une dimension métahistorique et transcendante. Si la question de la détermination du Yovel induit le rapport à autrui, la formulation « Le début de l’année pour le compte des années » semble vague.

Rabbi Zeira explique[5] : « Tishri est considéré comme le début de l’année en ce qui concerne les saisons et cette opinion de Rabbi Zeira est en accord avec le point de vue de Rabbi Eliezer qui a dit que le monde fut créé en Tishri »

Le premier Tichri renvoie donc à la Création du monde et de l’Homme tout à la fois, par le souffle divin.

Nous comptons ainsi les années non à partir d’un référent spécifique - la naissance d’un messie pour ceux qui croient en lui, la parole d’un prophète qui fonde une nouvelle religion pour ceux qui y adhèrent - mais à partir d’un référent universel, une origine valable pour l’ensemble du Genre humain dans un statut de pleine égalité pour tous les Hommes.

Dans la même page du Talmud toujours et à la suite de ce qui précède  Rav Na’hman bar Yitshak ajoute : « Le premier Tishri est le début de l’année pour le Jugement car il est écrit « Les yeux de Dieu sont sur elle du début de l’année jusqu’à la fin de l’année » (Deutéronome XI-12), ceci signifie que depuis le début de l’année, un jugement est émis à propos de ce qui arrivera à la fin. »

Quel sens donner à ce lien immédiat entre Création et Jugement ?

Si l’Acte créateur ne relève pas de nous, le Jugement, en revanche, c’est bien nous qui contribuons à le forger. C’est notre responsabilité qui est engagée, ce sont nos actes que nous devons assumer et dont nous devons rendre compte, le plus honnêtement possible, à nous-mêmes, à l’Autre, à la Transcendance.

Ce passage du traité Yoma (85b) est bien connu : « Les fautes de l’Homme envers Dieu sont pardonnées le Jour de Kippour ; les fautes de l’Homme envers autrui ne lui sont pas pardonnées le Jour de Kippour à moins que, préalablement, il n’ait fait la paix avec autrui. Rabbi Eléazar ben Azaria a interprété de cette manière le verset énoncé à propos de Kippour : « De toutes vos fautes, devant Dieu, vous vous purifierez. » (Lévitique, XVI). Kippour expie les fautes envers Dieu mais non les fautes envers autrui à moins qu’il ne l’ait apaisé. »

Levinas commente ainsi[6] : « Mes fautes à l’égard de Dieu se pardonnent sans que je dépende de sa bonne volonté ! Dieu est dans un sens l’autre par excellence (…) et cependant mon arrangement avec ce Dieu-là ne dépend que de moi. Par contre, le prochain, mon frère, l’homme infiniment moins autre que l’absolument autre, est, en un certain sens, plus autre que Dieu : pour obtenir son pardon le jour de Kippour, je dois au préalable, obtenir qu’il s’apaise. »

Emmanuel Levinas ouvre ici, je crois, un chemin pour penser notre monde qui va si mal : si tant d’hommes, trop d’hommes, aujourd’hui « connaissent » Dieu, affirment savoir ce qu’il a dit, ce qu’il attend, ce qu’il veut et entendent bien imposer cette « connaissance » au monde entier, nous sommes en revanche bien trop souvent incapables de considérer  l’autre proche comme notre Prochain.

Nous en sommes incapables individuellement et aussi collectivement.

J’ai la conviction que cet impératif de considérer l’autre proche comme notre Prochain, nous devons, nous Juifs, l’entendre maintenant, individuellement et collectivement de manière tout à fait impérative. Nous ne devons même entendre que cela parce que nous sommes en danger.

 

 J’ai été, comme vous tous, bouleversée par les événements de l’été. Par la violence qu’ont exercée des Juifs : l’attaque contre la Marche des Fiertés à Jérusalem, qui a fait plusieurs blessés et un mort, une jeune femme de 16 ans, l’assassinat dans les flammes d’une famille palestinienne du village de Douma. Ces actes inqualifiables faisaient suite à d’autres, qui pour n’avoir pas reçu la même couverture médiatique, n’en étaient pas moins inacceptables et beaucoup trop nombreux.

 Nous sommes, nous Juifs, plus que légitimement, sensibles à la violence qui nous est faite de l’extérieur. Violence si prégnante dans l’Histoire, qui nous révolte, nous blesse, nous tue.

 Pourtant, il me semble, et je le dis volontairement de manière très radicale, que cette violence qui nous est faite de l’extérieur est pour nous essentiellement, au sens fort de ce mot, moins dangereuse que celle dont nous sommes parfois responsables et coupables.

Il serait trop facile d’affirmer, comme d’autres, que ce n’est pas nous.

Nous établissons sans difficulté le lien, fut-il de dévoiement, entre le catholicisme et les bûchers de l’Inquisition.

Sans difficulté non plus, celui, fut-il aussi de dévoiement, entre Islam et islamisme.

Cette violence qui nous vient de l’intérieur, même si elle nous révolte, nous arrache le cœur, même si nous la condamnons de toutes nos forces, nous devons nous en sentir responsables :

                        - Responsables, si nous nous reconnaissons comme Peuple, c'est-à-dire non comme un simple agrégat d’individus, mais comme une collectivité dont l’existence n’est pas de hasard et dont l’unité traduit la Vocation.

                        - Responsables, car, que nous voulions le reconnaitre ou pas, c’est au nom de la Tradition que nous chérissons, Tradition défigurée, dévoyée, martyrisée, mais notre Tradition tout de même,  que cette violence est perpétrée. C’est notre âme qui est menacée.

                        - Responsables, parce que si nous n’acceptons pas cette très douloureuse évidence, nous serons incapables de trouver, chacun et tous, dans cette Tradition même les éléments pour lutter efficacement -ce serait une belle forme de Tikoun, de réparation-  contre la Barbarie qui aussi se réclame d’elle.

 

Yom Kippour est également Yom haKippourim. Nos Maîtres enseignent que cette double dénomination, au singulier et au pluriel, renvoie à notre responsabilité individuelle et notre responsabilité collective. A notre comparution individuelle et notre comparution collective au jour de Kippour. C’est à ce double titre que nous devons convertir la force que nous mettons à faire le Mal en force créatrice de Bien ou, pour le dire dans la langue Isaïe d’ « écarlates » que nous sommes devenir « blancs »[7].

Non pas seulement pour nous mais pour tous.

C’est ce dépassement sans négation, cet accomplissement de l’individuel dans le collectif, qui retient Rosenzweig, au bord de la conversion, quand la vue du Peuple en prière lui fait comprendre qu’il n’a pas à aller chercher ailleurs l’aspiration à l’Universel qu’il poursuivait : « De même qu’en ces jours, l’année devient le substitut immédiat de l’éternité, de même, en eux Israël devient le substitut immédiat de l’humanité »[8]

Le philosophe Stéphane Mosès commente ce passage de manière lumineuse : « En s’inclinant avec l’ensemble de la communauté devant une même transcendance, chacun reconnaît en tous les autres, connus ou inconnus, des semblables, porteurs de la même humanité que lui. Mais, en vérité, l’unité qui se crée ainsi dépasse les limites de la communauté. En témoignant de sa soumission à un modèle suprême de toute humanité, chaque fidèle affirme sa solidarité avec l’ensemble des hommes (…) Le peuple juif dépasse les limites de sa particularité et reconnaît par avance tous les hommes. »[9]

N’est-ce pas cela aussi « Etre inscrit dans le livre de la Vie » ?

 

Puissions-nous tous, individuellement et collectivement, avoir toujours la détermination de considérer l’Autre proche comme notre Prochain, la lucidité, le courage donc la force de nous élever face à tous ceux qui d’une manière ou d’une autre voudraient nous voir faire le contraire.

Et puissiez-vous tous, mes amis, dans la polyphonie et l’harmonie des significations que nous donnons à cette expression, « Etre inscrits dans le Livre de la Vie ».

 

Chana tova oumetouka !

 

                                                                                               Aline Benain.




[1] C’est-à-dire la dîme.

[2] Année de repos de la terre.

[3] Chmitta plus libération des esclaves et retour des terres à leurs propriétaires originels.

[4] Talmud, Traité Roch haChana, 2a

[5] Traité Roch haChana, 8a

[6] Quatre leçons talmudiques, Paris, 2005, p.36

[7] Isaïe, I, 18

[8] Franz ROSENZWEIG, L’étoile de la rédemption, Paris 2000, Le Seuil, p.453

[9] Stéphane Mosès, Système et révélation, Paris, 2003, Bayard, p.200.