Dracha du 5 avril 2013

Par Catherine Chalier

Parler de l’espoir alors que ce dimanche soir nous commémorerons le Yom HaChoa ne va pas de soi. Il semble en effet que cela soit un moment où nous pensons surtout au désespoir de tous ceux et de toutes celles qui ont disparu. Mais nous pensons aussi à ceux et à celles qui sont revenus et à tous ceux et à toutes celles qui portent en eux les traces si peu dicibles mais si insistantes de la Catastrophe.

Que peuvent-ils faire avec l’espoir? N’ont-ils pas la tentation d’y voir une illusion qui s’est éteinte ? Cela demande évidemment de savoir ce qu’on entend par ce mot « espoir », par ce mot tel qu’il nous vient de la Tora : Tiqva.

Je note d’abord que l’espoir biblique est fondé sur une Promesse, c’est-à-dire sur le don d’une Parole qui accompagne les juifs dans l’histoire. Or cette Parole ne se confond pas avec une assurance que le cours de l’histoire se passera bien et qu’à la fin tout s’arrangera. Soutenir que l’espoir signifie qu’en fin de compte les choses s’arrangeront est non seulement une vision illusoire - on sait très bien qu’elles ne s’arrangent pas vraiment - mais aussi une vision qui abandonne le passé et le présent lui-même a leurs souffrances.

 

Que l’espoir s’efforce de sauver le passé aussi signifie que, quand notre espoir porte sur le passé, nous résistons à sa chute si rapide dans le trou noir de l’oubli, dans l’insondable tohu bohu où se perdent si vite les noms et les visages des anciens vivants. L’espoir ne veut pas « tout » garder, il maintient le cap sur l’avenir, il sait qu’il faut savoir se délester des fardeaux qui remplissent chaque instant d’un poids d’amertume et de désolation à un point tel qu’on piétine sur place, avec fatigue et égarement. Mais il sait aussi, comme l’enseigne le judaïsme, que le secret de la rédemption se trouve dans le souvenir du passé. Souvenir de ce qui n’a pas été réparé à temps, souvenir des mots enfouis dans notre mémoire et qui commandent encore un avenir, même aux pires moments, et souvenir enfin de la force du commencement. En effet, comme le dit le rabbi de Gur, « à chaque fois qu’apparaît une peu de salut (géoula) la force du commencement se réveille car la racine ne disparaît jamais du monde, c’est cela le témoignage d’Israël » (1 ).

 

L’espoir n’a de sens que dans un monde inachevé, dans un monde encore à faire (laasot) (Gn 2, 2) et où la promesse de Dieu qu’Il sera Celui qu’il sera (Ex 3,14) reste en attente de réalisation. L’accomplissement n’est pas encore venu, objectent les juifs aux chrétiens, la vigilance de l’espoir pour ce monde-ci s’impose donc toujours. Le Royaume ne peut ressembler aux injustices, aux famines, aux guerres incessantes et à toute cette déréliction humaine qui demeure. Mais si le Messie n’est pas venu qui nous en aurait délivré, c’est probablement parce que nous ne pensons pas avec assez d’exigence envers nous-mêmes ce que signifie ce Messie. C’est précisément pourquoi d’ailleurs nous n’espérons pas assez pour ce monde-ci, esquivant nos tâches messianiques vis-à-vis de lui.

Selon le hassidisme, la patience de l’espoir, au fond même de la désespérance de l’histoire, repose sur le souvenir, même fugace, que la source de la vie habite l’intimité des créatures, c’est cela la force du commencement. Ce souvenir ne détourne pas de la vigilance pour ce monde-ci. Au contraire, il relie à la communauté d’Israël et à la communauté humaine dans son ensemble, donnant à la promesse de Dieu à Abraham - qu’il deviendrait une grande nation et une source de bénédiction pour toutes les familles de la terre - sa plus extrême chance d’accomplissement. Dans cette perspective en effet, les temps du Messie ne se laissent pas séparer de la certitude qu’en chaque personne d’Israël se trouve la racine de l’âme du Messie (2). Or, quand il semble - comme c’est le cas après les grandes désillusions idéologiques du XX e siècle - que le temps n’est plus orienté vers un avenir meilleur et que l’espoir déserte tant de personnes, cette pensée serait, plus que jamais, à maintenir vivante en l’âme humaine.

 

Je vais maintenant - en pensant à Yom haChoa - centrer mon propos sur la façon dont cet espoir s’avère capable de réparer l’irréparable. L’espoir porte en effet aussi, comme je viens de le dire, sur le passé et pas seulement sur le futur. Il porte sur le passé pour pouvoir éclairer le présent et l’avenir.

 

Deux cas se présentent : comment puis-je réparer mon propre passé meurtri ? Comment puis-je réparer celui d’autrui .

Dans le premier cas l’espoir parvient paradoxalement encore à se maintenir vivant dès lors que je cherche à me tenir en proximité de cette force du commencement évoquée par le Rabbi de Gur, cette force qui ne se laisse pas abîmer par la profondeur du mal. C’est là un enseignement hassidique essentiel, il explique pourquoi, même dans des circonstances redoutables, certaines personnes parviennent à transformer un passé qui, comme dans la tragédie, paraît pourtant les condamner à être assiégées par ses menaces et par ses fantômes, en possibilités nouvelles. L’espoir cherche toujours des possibilités. Comme si ce passé, même meurtri, contenait aussi des « étincelles d’espérance » enfouies en lui, des étincelles à réanimer par son courage et, surtout, par l’étonnant renouveau dont on se découvre capable quand on se tient en proximité de cette force du commencement. Proximité à maintenir vivante en soi-même par l’étude et par la prière, par une vie au diapason des mitsvot, c’est-à-dire par l’attention à ce qui oblige le soi humain à découvrir la profondeur qui l’habite sans se résigner au malheur.

De même qu’un enseignement majeur du judaïsme est le renouvellement de sens des versets, grâce aux questions nouvelles qu’on leur pose, questions issues de ses inquiétudes de maintenant, du contexte historique et existentiel, cet espoir retrouvé vis-à-vis de son propre passé nécessite l’effort de sa réinterprétation jusqu’à y trouver, malgré tout, une possibilité de vie inaperçue encore. Le renouvellement de sens, le hidouch, a un pouvoir recréateur, il éclaire ce qui, en soi-même, reste le plus vivant, fût-ce lorsqu’un passé cruel semble hypothéquer le futur : une vie n’est pas écrite une fois pour toutes, enseigne-t-il. Même la malédiction, tel le caret qui pèse sur une lignée, interdisant tout espoir de descendance, comme dans la famille d’Elimelec selon le livre de Ruth (3), peut être levée si l’on parvient à retrouver l’étincelle de vie qu’elle écrase de sa vindicte.

 

Deuxième cas : réparer le passé de ceux qui ne sont plus. Ceux qui haïssent Israël, dit la poétesse Nelly Sachs dont toute l’œuvre est hantée par la Choa, le font parce qu’ils ignorent ce « début éternel » (4) auquel, bon gré, mal gré, ce peuple est voué. Mais comment, se demande-t-elle, réparer la désolation stupéfiante que leurs méfaits ont provoquée ? Comment réparer le passé anéanti de ceux qui, à cause de leurs crimes, ont disparu dans l’épouvante ? Peut-on à l’égard aussi de ces victimes parler de réparation ?

En élevant l’inexprimable de leur douleur à un plan transcendant, l’œuvre de la poétesse se voue entièrement à cette question. Même avec des forces limitées, ses poèmes « tentent d’élever l’horreur jusque là où règne la transfiguration » (5), ce qui ne signifie pas l’apaisement. Elle cherche à « pourvoir d’âme la poussière » - poussière des corps qui furent si vivants, poussière de la matière - de la « transpercer de lumière » en trouvant le mot  juste.

Cependant, objectera-t-on, la transfiguration par la grâce de la lumière des mots répare-t-elle le passé des assassinés ? Evidemment non si l’on entend par là le désir de revenir en arrière pour faire en sorte que cela n’ait pas été, que les enfants n’aient pas été exterminés, qu’ils aient eu le temps de grandir, que les mères aient eu la joie de peigner leurs cheveux et les pères la fierté de dire à leur fils « mon enfant, tu me ressembles ! » (6). Mais l’espoir de réparation (tiqqun) n’est pas cela et Nelly Sachs, en proximité du hassidisme, ne donne pas à cette « réparation » le sens d’un retour en arrière mais celui d’une élévation à un plan où le détail de la souffrance de chacun des trépassés se trouve gardé et retrouvé, grâce au verbe, dans chaque particularité vivante de la nature et du cosmos.

Il ne s’agit plus en effet ici, comme précédemment, de réinterprétation du passé mais de sa transfiguration : les poèmes parlent des victimes, ils leur donnent un asile dans des mots ardents, soucieux de ne jamais mélanger la vie et la mort, le bien et le mal, l’innocence détruite et la main de l’assassin.

Le lieu véritable du frêle espoir de Nelly Sachs réside dans une supplication adressée à tous les peuples de la terre pour qu’ils laissent « les paroles à leur source, car ce sont elles qui peuvent faire avancer les horizons dans les vrais ciels »(7). Sans l’orientation par la source première (ce que j’ai aussi appelé la force du commencement), tout espoir reste donc vain. La perdre ou la piétiner pour l’enterrer dans la poussière, c’est tout perdre, c’est oublier la lumière. Or après le déluge dont chacun est héritier seul compte désormais l’effort pour faire grandir la parole à partir de cette source première.

 

Catherine Chalier.

Présence de l’espoir, Seuil, 2013.

1 R. Yehouda Leib de Gur, Sfat Emet, Al haTorah vehaMoadim, Jérusalem, haMakhon haTorani Iéchivat Or-Etsion, t. 1 sur les fêtes, p. 231.

2 Haï Goali, Torat haGeoula chel Rabbi Tsadoq haCohen miLublin, Jérusalem, 1994, t.1, p. 55.

3 Elimelec et ses deux fils meurent, Ruth et Orpa, les femmes de ceux-ci demeurent veuves sans enfants. Ruth décide de suivre sa belle-mère Noémie qui décide de rentrer à Bethléem. Elle donnera naissance à l’ancêtre de David, à la lignée messianique.

Le mot caret est formé sur une racine qui signifie coupure, retranchement, interruption. En hébreu moderne on parle d’un espoir qui a été « nicrata », un espoir resté sans lendemain.

4 « Eli » in Eli Lettres Enigmes en feu, trad. M.Broda, H.Hartje, C.Mouchard, Paris, Belin, 1989, p. 67 : « Mais eux, le début,/le début éternel, ils ne le savent pas-/et c’est pourquoi ils nous haïssent ».

5 Lettre du 20.07.1946 à Max Rychner, in Nelly Sachs, Eli, Lettres, Enigmes en feu, p.165.

6 Nelly Sachs, Eclipse d’étoile, trad. M.Gansel, Lagrasse, Verdier, 1999, p. 12 et p. 53.

7 Eclipse d’étoile, p. 17 ; p. 25 et p.135.