Un très grand chabbat

Isaac D. - Chabbat ha-Gadol 5767

 

Nous célébrons aujourd’hui un grand chabbat. Pour moi bien sûr, et pour mes parents, c’est un grand chabbat, celui de ma bar-mitzva. Mais il se trouve, et on peut se demander si les rabbins étaient au courant de ma bar-mitsva, que ce chabbat se nomme déjà dans la tradition juive le chabbat hagadol : le grand chabbat.

Il s’agit en fait du chabbat qui précède la fête de Pessah. Au cours de ce chabbat, nous lisons la haftara où le prophète Malachie annonce un grand jour : celui de l’avènement de l’ère messianique, « yom haChem hagadol vehanora », jour de l’Eternel, grand et redoutable.

Pour ma part, ce sujet me semble très difficile à aborder, voire même difficile à envisager. La définition de l’ère messianique dans la tradition juive semble impliquer que seuls les « bons » pourront y prendre part et qu’ainsi, les conflits disparaîtront entre les hommes. Or, parce que je ne crois pas qu’un conflit entre deux « bonnes personnes » soit impossible… je pense que la paix absolue que laisse entrevoir cette ère est aujourd’hui, difficile à atteindre. C'est pourquoi je considère les descriptions de l’ère messianique comme un idéal vers lequel tendre sans poser la question de sa faisabilité.

Cet idéal est décrit dans ses nombreux aspects dans les textes bibliques, mais une phrase en particulier dans notre haftara a attiré mon attention.  Elle dit : « vehechiv lev avot al banim velev banim al avotam » ce qui signifie : « et le cœur des pères retournera aux fils et le cœur des fils à leurs pères »  (Malachie III, verset 24).

 

Comment comprendre ce à quoi correspond réellement cette phrase dans notre peinture de l’idéal messianique ? Et par quel moyen  pourrait-on tendre vers cet idéal ?

Ma première réaction face à cette phrase fut d’imaginer d’abord les pères avec les cœurs des fils, jeunes et inconscients, et les fils, mûrs et responsables, avec le cœur des pères. Pour le coup, j’ai effectivement pensé, que si le jour où cela arrive est peut-être grand, il serait aussi redoutable !

Mais au-delà de cette première impression, il semblait juste de se demander en quoi il était nécessaire que fils et pères tournent leurs cœurs l’un vers l’autre et ce que cela signifiait.

Même si je n'ai pas ce type de problème dans mes rapports avec mon père, il me semble évident que les rapports pères-fils sont souvent compliqués. Et cela chez beaucoup de gens. Au-delà de l’échelle des rapports familiaux, ce verset peut donc s’appliquer à une vision plus large du monde et des rapports entre les générations.

Quand on parle des liens entre père et fils, la première chose à laquelle on pense, c’est la transmission. Or, la transmission peut-être positive, celle de l’amour, de la connaissance et d’une certaine sagesse, comme cela est indiqué dans le Chema : « Tu les enseigneras à tes enfants ».  Ou bien à l’inverse, le fils lui-même transmet aussi : sa vision nouvelle du monde, son énergie, et parfois sa connaissance des nouvelles technologies !

Mais on peut transmettre également de façon négative, des idées mauvaises, de mauvais principes. La transmission peut alors être néfaste pour celui qui la reçoit.

Au niveau médical, par exemple, si une femme enceinte boit beaucoup, alors son enfant peut avoir des problèmes, mentaux ou physiques. Du point de vue historique aussi… c'est ainsi que nombreux sont les Allemands nés bien après 1945 qui peuvent souffrir des préjugés liés à ce qu’ont fait leurs aînés. Ici à nouveau, les fils portent les fautes, portent le cœur de leurs pères. Pensons enfin à l’écologie. Nous polluons la terre, mais ce sont nos descendants qui en subiront les conséquences.

Un verset du livre des Proverbes dit :  «Les pères mangent du raisin vert, et les dents des fils en sont agacées ». En d’autres termes et selon les mots d’un humoriste : « Les parents boivent, les enfants trinquent. »

Le Talmud (Berakhot 7a) indique qu’un châtiment peut se reporter jusqu’à la troisième ou la quatrième génération.

Le prophète Ezéchiel réagit, pour sa part, en insistant sur le fait que l’homme mourra pour ses crimes, pas pour ceux de son père, si il sait s’en écarter : « Mais voici, s’il a engendré un fils qui voit tous les péchés que son père a commis, et qu’il y prenne garde : celui-là ne mourra pas pour l’iniquité de son père ; certainement il vivra ». Contradictions dans la vision de la transmission dans la Bible ? Pas forcément, et le « cœur des pères pourrait bien revenir au cœur des fils…». Le cœur de Dieu sur cette question s’est même tourné vers celui de Moïse, comme cela est indiqué dans le Midrach rabba.

Lorsque Dieu a transmis à Moïse l’avertissement que le châtiment se reporterait jusqu’à la troisième et quatrième génération, Moïse répondit alors à Dieu : « Il y aura à l’avenir de grands justes tels Abraham fils de Terah qui était idolâtre, et d’autres exemples… devront-ils être châtiés à cause de la faute de leurs pères ? » Dieu lui dit alors : « Par ta vie, J’annule Mes propres paroles et adopte les tiennes », ainsi qu’il est dit « Les fils ne mourront pas pour les fautes de leurs pères… » (Deutéronome 24,16),

Cette question de la responsabilité n'est pas à sens unique. Le fils peut lui aussi devenir responsable de lui-même et libérer ainsi le père. Ainsi, et bien qu’elle ne soit pas récitée à Adath Shalom, il existe une bénédiction que prononce le père lors de la bar-mitsva de son fils dans laquelle il remercie Dieu d’avoir amené son fils à cet âge et qu’il ne soit plus imputable de ses fautes !

Il semble dans un cas comme dans l’autre, que l’étape préalable à ce que chacun puisse tourner son cœur en direction de l’autre, soit avant tout de se détacher des responsabilités, des poids, des erreurs que le lien des générations pourrait nous faire porter.

Faut-il alors refuser le passé pour pouvoir avancer ? Faut-il se fermer à la génération d’après pour conserver les acquis du passé ? Non, je ne le crois pas.

La  transition  des générations se fait dans le prolongement et dans la transmission. La sagesse elle-même n’est que la connaissance des choses dans le temps.

Imaginons cela à l’extrême : Sans passé, sans prolongement dans le temps et sans transmission, nous prendrions chaque jour des décisions, sans nous souvenir de nos expériences passées, des connaissances accumulées etc. Réinventer un vaccin, redécouvrir l’Amérique, ou ne jamais pouvoir refaire les boulettes de ma grand-mère…

Le rapport des générations est avant tout un rapport au temps et la difficulté réside précisément dans la nécessité de s’inscrire dans nos origines, de se baser sur l’expérience, le passé et de se tourner vers l’avenir.

La jeunesse s’oppose parfois à l’expérience. L’enthousiasme de l’actualité, le nouveau, l’immédiat s’opposent souvent à la réflexion, à la mise en perspective, à la sagesse.

Certains hommes se lamentent en se remémorant le passé. Ils déclarent que de leur temps tout était beaucoup mieux.  Certains jeunes déclarent au contraire de leurs aînés, que les aînés ne comprennent pas que le monde d’aujourd’hui est infiniment mieux que le temps de la jeunesse de leurs aînés.

C’est dans l’Ecclésiaste que j’ai pu trouver un moyen de les mettre tous d’accord : « Ce qui a été est ce qui sera, ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera : il n’y a rien de nouveau sous le soleil ! Et des choses dont on dirait volontiers : Voyez, ceci est nouveau ! Eh bien, cette chose a déjà existé dans les temps qui nous ont précédés. » (Ecclésiaste I, 9)

Selon ce verset, les « fils » ne doivent pas penser que ce qu’ils vivent est tout à fait nouveau, car l’histoire se répète sans cesse et l’on peut penser que les « pères » ont déjà vu ou vécu des expériences similaires à celles de leurs « fils ».

« Rien de nouveau sous le soleil », dit l’Ecclésiaste, qui nous met ainsi en garde contre la tentation de penser que ce que l’on vit peut-être unique et nouveau, et ainsi le passé et l’expérience des « pères » sans valeur.

A l’inverse, Il appartient aux « pères » de ne pas idéaliser le passé. Ainsi l’Ecclésiaste dit : « Ne dis point : "D’où vient que les temps passés valaient mieux que le présent ?" Car c’est manquer de sagesse de poser cette question. Précieuse est la sagesse avec un patrimoine. » (Ecclésiaste VII, 10). Ce paragraphe a pour but, à mes yeux, de permettre aux anciens d'aller de l’avant tout en conservant la sagesse acquise au cours de leur vie.

Pour ma part, j’essaie de me servir des expériences et de ce que me transmettent mes parents pour aller de l’avant.

Je pourrai me servir d’exemples cités, pourquoi pas, dans la Bible pour me tirer de situations compliquées d’aujourd’hui. 

Pendant mon existence, j’emmagasine la sagesse de mes père et mère… j’apprends à vivre dans le monde d’aujourd’hui pour transmettre toutes mes connaissances acquises au cours de ma vie aux générations futures.