Conférence pour Yom haShoah 5774

Bernard Orès à Adath Shalom

Quelques mots en guise de préambule. Je suis un rescapé de l’enfer concentrationnaire nazi. Après ma libération par l’armée américaine, j’ai été longtemps comme enfermé en moi-même et à part pour ma famille la plus proche, je n’étais que silence.

Ce n’est qu’à partir de 1992 que je me suis senti apte à témoigner et depuis, j’ai prononcé environ une quinzaine de conférences témoignages.

Aujourd’hui, en 2014, 20 ans environ après ma première conférence et environ 70 ans après la guerre, persuadé que l’éternité a ses racines dans la mémoire, j’ose une dernière conférence.

Je voudrais, par les quelques mots que je vais prononcer ce soir, ce soir de Yom Hashoah, provoquer chez vous une réflexion profonde sur le deuil qui a frappé le peuple juif, un troisième deuil, égal au moins au deuil dû à la destruction des deux Temples de Jérusalem ; je voudrais appeler votre compréhension sur les souffrances endurées par les 6 millions de juifs qui ont été les victimes, faire en sorte que jamais, je dis bien jamais, vous n’oubliiez ce qu’a été l’enfer.

J’attends encore et toujours la venue d’un Prophète qui composerait de nouvelles Lamentations (Ehah).

J’ai intitulé ma conférence : Le comportement des juifs durant la Shoah et je lui ai donné comme sous-titre un verset du Psaume 115 : « Ce ne sont pas les mots qui loueront Dieu, ni ceux qui descendent dans le monde du silence. »

Ce sont les vivants et rien que les vivants qui loueront l’Eternel !

Quand j’observe l’ordinateur, quand je consulte Internet et quand je vois les objets et sujets virtuels devenir presque vrais, je commence à craindre que la réalité devienne la réalisation de la virtualité, pour s’évanouir ensuite dans l’abstrait de la mémoire.

Aussi ai-je décidé de vous présenter aujourd’hui un tribunal, un tribunal de l’histoire. Aujourd’hui car :

1/ Comme il y a des jours et des nuits plus beaux et plus belles que les autres, il y a également des moments plus favorables et plus propices que les autres.

2/ Comme le disent les Cabalistes, les portes du ciel qui accueillent les prières ne sont pas toujours ouvertes ; il y a le temps d’ouverture et le temps de fermeture, le temps d’écoute et le temps du silence.

C’est donc aujourd’hui que je vous présenterai le déroulement de la séance de mon tribunal, aujourd’hui en 2014, soit plus de 70 ans après les événements tragiques de la Shoah, parce qu’il me semble que je suis plus apte, plus équilibré ou probablement plus serein pour oser juger les Juifs placés face aux événements qui ont eus à subir.

Aujourd’hui donc, 20 ans après ma première conférence, tenue en 5754, tel Job devant Dieu, j’ai ouvert la bouche et j’ai parlé pour la première fois de la Shoah et des atrocités commises par les Allemands, ainsi que mes propres malchances et chances durant la Shoah, en l’année 5774 du calendrier hébraïque j’ouvre la bouche à nouveau pour parler, cette fois-ci uniquement des victimes, uniquement des Juifs.

Longtemps, je me suis demandé, longtemps j’ai hésité : peut-on être juge et partie ? Juger c’est, de plus, pouvoir apprécier les choses, les situations, les êtres et leurs actes, sereinement et objectivement. D’ailleurs,  ne pensez-vous pas que dans les mots « juger quelqu’un » il y ait une connotation défavorable ?

Je vais cependant ébaucher une tentative de jugement ou, plus exactement une tentative d’explication et de description de la force et de la faiblesse des victimes, c'est-à-dire des Juifs.

Avant de commencer cette tâche, combien délicate et combien difficile, et avant de décrire le Tribunal (les juges, l’accusateur, la défense) je ferai tout d’abord deux remarques préliminaires :

1/La première concerne une phrase prononcée par Albert Einstein après la guerre, c'est-à-dire après l’Holocauste des juifs :

« Le monde sera détruit non pas par ceux qui font le Mal mais par ceux qui regardaient cet acte horrible sans rien faire »

Que cette phrase est proche de celle du Talmud - Shabbat 119b - où il est dit :

« Jérusalem est détruite uniquement parce que les gens ne réprimandaient pas leurs prochains, auteurs d’iniquités, mais baissaient leurs visages vers le sol et ne disaient rien à leurs prochains » (citation de Rabbi Hanina)

2/ Une remarque, personnelle celle-ci, que j’ajouterais volontiers à la phrase d’Albert Einstein et à la citation de Rabbi Hanina que je viens de citer :

Quand on voit, quand on lit et quand on étudie l’histoire de l’humanité, on s’aperçoit que l’histoire n’est (pratiquement) jamais écrite par les Abel mais qu’elle l’est par les Caïn. Ce sont les vainqueurs qui sont pratiquement les seuls qui écrivent l’Histoire, l’Histoire avec un grand H.

J’en viens à présent à mon Tribunal :

Nous sommes dans une salle de Tribunal sobrement décorée, meublée d’une table rectangulaire recouverte d’un châle de prière, d’un talith, et sur laquelle est posée une pièce de granit gris sur laquelle sont gravés, dans leur ordre précis, les 10 Commandements, les 10 Paroles ; c’est la Table des Juges.

A côté de cette table, à sa gauche, il y a une petite estrade recouverte d’un tapis bleu, sur laquelle est placé un siège, la chaise du prophète Elie.

Entre la table des juges et l’estrade, est placé le fauteuil du procureur.

Devant la table des Juges et devant l’estrade, il y a six bancs et sur chacun de ces bancs est posé un bougeoir qui porte une bougie allumée.

Ces 6 bougies représentent les 6 millions de juifs assassinés par les nazis et leurs auxiliaires : juifs gazés, pendus, fusillés, noyés, juifs enterrés vivants…

A côté du premier banc, à sa droite, face aux Juges, se trouve le fauteuil de l’Avocat de la Défense, juste en face du Procureur.

La composition du Tribunal est la suivante :

Quatre à gauche :

-       Moshe Ben Nachman (Nachmanide)

-       Joseph Karo

-       Rav Ovadia Yossef

-       Rav Abraham Isaac Kook

Au milieu, le Président du Tribunal : Moïse Ben Maïmon (Maïmonide)

Puis à droite :

-       Théodore Herzl,

-       David Ben Gourion

-       Menachem Begin

       -       Zev Jabotinski

Le Procureur est un jeune Sabra israélien de 30 ans, né, donc, bien après la Deuxième guerre mondiale, son service militaire accompli dans  Tsahal en tant que lieutenant d’un bataillon d’élite des parachutistes.

Les accusés sont les juifs européens, les 6 millions de juifs européens victimes de la barbarie nazie.

La défense des accusés est assurée par Job.

Le Tribunal, et donc les débats, se tiennent dans une grande tente dressée devant le Kotel, à Jérusalem.

L’ouverture des débats a été programmée pour le 9 av 5773 (c'est-à-dire pour le mardi 16 juillet 2013, soit 72 ans après la Rafle du 16 juillet 1942) à la demande expresse des Juges, qui assimilent l’assassinat perpétré par les nazis, le Génocide, aux destructions des deux temples de Jérusalem.

Après une minute de recueillement, le Président ouvre la séance et donne la parole à l’accusation.

Le Procureur, qui se dit le représentant de la jeunesse juive israélienne, est un jeune homme grand, bronzé, à l’aspect plutôt sympathique ; il se lève, prend la parole en regardant fixement l’Avocat de la Défense et dit :

Je représente l’Etat d’Israël ressuscité et notamment la jeunesse juive israélienne pleine d’ardeur et d’amour pour la Patrie. Je représente également les vaillants soldats juifs du passé, ceux de Massada, ceux de Bar Kochba et beaucoup d’autres ; je suis donc le passé, le présent et l’avenir : c’est pourquoi je suis l’Histoire et au nom de l’Histoire je prononce l’accusation suivante : (il élève la voix) :

L’Holocauste de 6 millions de Juifs – hommes, femmes enfants, vieillards et nourrissons – tout en constituant un crime imprescriptible et impardonnable ni en ce monde-ci, ni dans le monde futur, aurait dû être moins grand, de plusieurs centaines de milliers, voire d’un million de personnes, si les Juifs, et notamment les hommes dans la force de l’âge, avaient opposé une résistance, même passive, même à mains nues !

On a vu quelques actes d’héroïsme, même de très grand héroïsme, mais à côté de cela des millions de personnes subissaient passivement le martyre et il y en avait même qui collaboraient avec les allemands dans de nombreux Judenräte (conseils juifs) et surtout dans la police juive.

Et bref, j’accuse : la plupart des Juifs allaient passivement à la mort, comme des moutons à l’abattoir.

Le Procureur s’assied alors.

Un silence très lourd, très pesant, s’installe dans la salle du Tribunal.

Pendant ce réquisitoire, on pouvait voir les 6 bougies vaciller comme si un vent traversait la salle du Tribunal.

Après un long silence, le Président du Tribunal donne la parole à la Défense.

Job se lève lentement, s’incline devant la chaise du prophète Elie, puis devant les juges ; il ouvre la bouche, prend la parole et dit :

Dieu de Miséricorde, El male rachamim, pardonne moi et permets à une victime d’une punition totalement imméritée, d’expliquer à l’accusation l’erreur colossale qu’elle commettrait si elle maintenait sa thèse. Mais auparavant, à tout Seigneur, tout honneur – je m’adresse à Toi, Dieu de Miséricorde et Dieu de Justice et je rappelle devant Toi les paroles que tu as adressées à Abraham Avinou – Abraham notre père – à propos de la destruction de Sodome et Gomore :

« Si seulement il y avait à Sodome 10 Juste, 10 Justes seulement, je ne détruirais pas la ville ».

Or, parmi Ton Peuple Israël, il y avait sûrement des pêcheurs, mais il y avait également au moins 10 justes parmi ton peuple et cependant Tu as permis l’anéantissement quasi-total du Judaïsme européen.

Ecoute, Dieu de Bonté, la prière que je t’adresse et fait comprendre aux Juges la justesse des propos que je vais émettre et l’inanité des arguments de l’accusation, je dirais même sa mauvaise foi.

Je crois de toutes mes forces à la prière et je fais mienne cette parole de Rabbi Nachmann de Bratzlav :

« Les prières sont à l’âme ce que l’air et l’eau sont au corps ».

La plaidoirie que je vais prononcer au nom de la Défense est constituée de multiples arguments – ou briques – pour former à la fin de ma plaidoirie un immense mur, une véritable forteresse de protection des juifs assassinés durant les événements tragiques de la seconde guerre mondiale, un bouclier contre l’accusation qui vient d’être proférée contre eux.

Auparavant, toutefois, je voudrais rappeler au Procureur deux faits historiques indéniables.

Ces faits, les voici :

1/ Le Procureur n’a pas suffisamment insisté et mis en évidence que les nombreux actes de résistance dans les Ghettos, dans les forêts et même ceux qui ont eu lieu dans les camps d’anéantissement, comme Chelmmo, Treblinka et surtout celui de Sobibor, l’ont été dans un milieu totalement hostile aux Juifs.

2/ Mais surtout, surtout, Monsieur le Procureur, sachez que si l’Etat d’Israël existe, si vous êtes là, vivant devant nous, ce n’est pas aux héros de Massada qu’on le doit, mais à Yochanan Ben Zakai, qui a fondé l’Ecole de Yavné, qui a forgé la notion extraordinaire de patrie portative, qui signifie qu’elle sera là où seront les juifs avec leur Tora, dispersés dans le monde entier. Et c’est grâce à lui, Yochanan Ben Zakaï, que 2000 ans après, les juifs existent, l’Etat d’Israël existe et vous, Monsieur le Procureur, êtes debout vivant devant nous.

Mais au 20ème siècle, un événement tragique, impensable, a surgi, je veux parler du nazisme, une espèce d’hybride entre une bête apocalyptique et une technologie hautement sophistiquée, qui a abouti au Génocide car au 20ème siècle, siècle de l’électricité, siècle de l’atome, siècle de haute technologie, la donne a changé.

Les Juifs redoutaient de la part des allemands, violemment antisémites, un méga-pogrom plus sanguinaire que tous ceux subis dans l’Antiquité (comme ceux d’Alexandrie ou de Perse) ou au Moyen-Age (comme ceux de France, d’Allemagne) ou au début des temps modernes (comme celui de l’Ukrainien Chmielnicki) ou ceux du début du 20ème siècle (comme les pogroms russes et en particulier celui de Kichiniev). Les Juifs redoutaient l’arrivée d’un grand malheur, mais d’un malheur à l’échelle humaine, si j’ose dire.

Je vous rappelle cette phrase de Peguy parlant des Juifs : (je cite)

« Je connais bien ce peuple. Il n’a pas sur la peau un point qui ne soit douloureux, où il n’y ait un ancien bleu, une douleur sourde, une cicatrice, une blessure d’Orient ou d’Occident »

Or les nazis ont préparé non pas un pogrom, ni un méga-pogrom, mais un phénomène inimaginable par un être humain raisonnable, à savoir un anéantissement total de tout un peuple, un génocide, par une méthode industrielle, technologique, une véritable industrie de la mort, et non seulement un génocide, mais pire encore si possible, à savoir l’effacement de toutes traces de ce génocide.

Les nazis ont non seulement commis des actes monstrueux mais ils ont également réussi à pervertir un certain nombre de Juifs par exemple la police juive dans les Ghettos – ou les Kapos dans les camps de concentration ou des membres des Sonderkommandos, tous juifs.

Je reviens à présent à la construction de mon mur de protection des victimes.

Le génocide des Juifs avait lieu au milieu du monde entier, ou tout au moins devant l’Europe entière.

Depuis longtemps le Talmud enseignait aux Juifs dispersés parmi les nations d’obéir aux lois du pays d’accueil et de ne pas se révolter contre les nations parmi lesquelles ils vivaient.

 Les actes des nazis représentaient un choc inouï, sans précédent et le génocide qui en était la conséquence constituait un choc d’autant plus violent qu’il se déroulait devant le monde entier, totalement impavide.

Ce monde se partageait en trois camps principaux :

  • il y avait ceux qui participaient au Mal
  • ceux qui regardaient les nazis faire le Mal
  • ceux qui fermaient les yeux ou regardaient ailleurs

Une faible minorité prenait la défense des Juifs.

Les nazis, par leurs actions méthodiques et d’une perfidie immonde, ont réussi soit par la force et la torture, soit par la privation de nourriture, soit par la ruse, à détruire et à rompre tous les liens de solidarité qui liaient les Juifs entre eux : lieux amicaux, liens fraternels, liens familiaux, liens professionnels.

Les actions violentes perpétrées par les nazis et accompagnées d’une politique de disette totale des Juifs enfermés dans les ghettos et totalement isolés du reste de la population mondiale (parfois hostile, voire très hostile), ont donc abouti souvent à un relâchement de la solidarité des Juifs entre eux.

Jusqu’à cet événement unique survenu au 20ème siècle, que constituait le gazage de 6 millions d’êtres humains dont 1 million et demi d’enfants, les Juifs ont plutôt bien tenu le coup (grâce, je le répète, à Yochanan Ben Zakaï) malgré les chocs qu’ils subissaient, chocs qui pouvaient affaiblir grandement leur résistance et pouvaient même avoir une influence néfaste sur leur système épigénétique, par l’ancienneté des pogroms dont ils ont été victimes depuis l’Antiquité, comme ce fus le cas, par exemple, du pogrom d’Alexandrie au temps de Philon et qui se sont perpétués au cours des siècles, comme ce fut le cas, notamment :

1/ des croisades des « hordes » chrétiennes, avec leur cortège de pillages, destructions et pogroms,

2/ de l’expulsion totale des juifs d’Espagne : toute une nation mise à la porte brutalement,

3/ de l’Inquisition et de ses innombrables bûchers,

4/ des très sanglants pogroms – restés d’ailleurs totalement impunis – de l’Ukrainien Bogdan Chmielnicki, qui a détruit pratiquement le tiers du Judaïsme polonais,

5/ du rapt de très nombreux enfants juifs par l’armée russe tsariste, rapts d’enfants pauvres, voire très pauvres, alors que la bourgeoisie juifs « riche » était cruellement obligée de fournir des contingents exigés, d’où les enlèvements forcés d’enfants par des ravisseurs-pirates payés pour effectuer cette basse besogne (Cette pratique terrible est d’ailleurs à rapprocher des enlèvements pratiqués par la police juive des ghettos pour compléter les contingents par les nazis pour la déportation),

6/ des rumeurs totalement infondées rumeurs horribles effrayantes, aux conséquences très tragiques, rumeurs qui perdurent encore après tant de victimes, l’une venue de l’Ouest et l’autre venue de l’Est, je veux parler du « meurtre rituel » et des Protocoles des Sages de Sion,

7/ et je passe sous silence de très nombreuses violences sporadiques et différentes accusations contre les Juifs (comme, par exemple, l’accusation d’empoisonnement de puits au Moyen Age), accusations entretenues soit par un clergé ignorant du haut degré moral des Juifs inspiré par la Bible, soit par un clergé haineux et malfaisant. Ces accusations montrent la solitude des Juifs et l’environnement hostile, voire très hostile qui est et fut le leur

Ce n’est pas facile d’être Juif ! Cela n’a jamais été facile !

D’ailleurs vous-même, Monsieur le Président, Moshe Ben Maïmon et Job regarde fixement Moïse Maïmonide dans votre lettre aux Juifs du Yémen, vous avez conseillé à ces Juifs pendant la période très difficile et très dangereuse qu’ils traversaient, de patienter et de courber l’échine. Cela passera, écriviez-vous.

Juges bienveillants et vous Procureur qui appartenez à la jeunesse israélienne, écoutez-moi :

Pour être bref, très bref, je dirai que cela est dû pour une large part au fait que les Juifs sont mûs par deux principes opposés, voire contradictoires, mais essentiels tous les deux :

1/ ressembler au monde environnant

2/ revendiquer leur spécificité juive

Poursuivant ma plaidoirie et ma démonstration du mal fondé de l’accusation de Monsieur le Procureur, je m’adresse à vous, Messieurs et juges pour vous citer deux circonstances atténuantes (autres briques de mon mur) dont l’une résulte de la vie même du ghetto et l’autre de la perfidie des allemands, après quoi je produirai une circonstance atténuante qui vient du ciel lui-même :

Monsieur le Procureur, vous qui accusiez si légèrement les victimes, savez vous que les Juifs parqués pratiquement les uns sur les autres, entourés par des voisins hostiles, polonais et ukrainiens et surtout par des voisins lettons et lithuaniens, ont été délibérément affamés jusqu’à l’épuisement extrême, que l’on ne peut absolument pas imaginer si on n’est pas passé par là.

On dit que « ventre affamé n’a pas d’oreilles ». Or affamés comme l’étaient les Juifs par les allemands dans le ghetto, ils n’ont pas seulement perdu le sens de l’ouïe, mais également tous les autres sens, y compris pour certains (heureusement pas pour tous) le sens moral.

Il arrivait que, pour un moreau de pain, on devenait policier du ghetto ou mouchard. Et pourtant, grâce à la pratique de la Bible pendant 2000 ans, il n’y a eu que peu de cambriolages et très peu de meurtres dans le ghetto.

Vous comprendrez aisément, Messieurs les juges, qu’il est facile d’accuser comme le fait Monsieur le Procureur, quand on dort dans un lit douillet, quand ont est convenablement vêtu et que l’on mange à sa faim.

Il est cependant très difficile d’imaginer, pour un cerveau juif s’entend, le degré de bestialité atteint par les Allemands : la Solution finale, pratiquée par les SS et la Gestapo, mais pas seulement, la Wehrmacht et même les civils allemand y prêtaient volontiers la main.

L’autre circonstance atténuante : celle qui concerne la perfidie mortifère des allemands :

Jusqu’au printemps 1942 on ne savait rien, absolument rien de la destination finale des juifs déportés soi disant vers l’Est. Et même après, il était difficile de croire, car tout était caché, maquillé.

Par exemple, les Juifs arrivés à Treblinka ont été obligés, dès leur arrivée, et avant d’être gazés, d’envoyer des cartes postales signalant leur bonne arrivée aux parents et amis restés (provisoirement) à Varsovie.

La dissimulation était parfaite ; les Allemands maquillaient les lieux d’exécution en salles de douches ; ils décrivaient abondamment les lieux de déportation comme étant des camps de travail à l’Est et demandaient aux Juifs d’emporter de la nourriture pour deux jours de voyage ; ils leur recommandaient aussi d’emporter avec eux des biens précieux, notamment des bijoux et de l’argent.

Sans parler de leur art, poussé à la perfection, de dresser les Juifs isolés, désorientés, affamés, les uns contre les autres, de diviser pour mieux régner, de diviser pour tuer et je le répète tout cela se passait dans l’indifférence la plus complète, voire hostile des Nations libres, à savoir des Américains et des Anglais, qui étaient au courant de tout et qui fermaient les yeux. Ils étaient au courant grâce à quelques hommes courageux comme, notamment le Juste polonais Jan Karski (que sa mémoire soit bénie). Jamais aucun avion américain ou anglais n’a bombardé un camp d’extermination ou les voies ferrées qui y menaient. Et même dès le début des « Actions » allemandes, en 1939-1940, toutes les portes, tous les ports, ont été fermés aux réfugiés juifs, sans que les états n’élèvent de protestations. A cet égard, je rappelle notamment la fin tragique de paquebots transportant des juifs qui tentaient de fuir les nazis comme le Saint Louis.

Monsieur le Procureur, vous dites « comme des moutons à l’abattoir »

A toutes les explications, à toutes les circonstances que j’avance, je dois en ajouter une autre :

Malgré la police juive, malgré les délateurs (et il y en a eu, hélas), malgré la faim, malgré la terreur, le degré moral des juifs était étonnamment élevé. Chaque Juif savait que résister ou lever simplement la main sur un Allemand provoquerait évidemment, en dehors de sa propre mort, celle de centaines d’autres Juifs et des représailles terribles.

J’en arrive à la circonstance atténuante – brique solide ô combien – qui nous vient du Ciel.

Je voudrais vous rappeler, Honorables Juges, ce que vous savez d’ailleurs très bien, que c’est grâce à Moïse – Moshe Rabenou – que les Juifs existent encore et toujours car après l’épisode du Veau d’Or, notre Dieu voulait anéantir tout le Peuple d’Israël à l’exception de Moïse. Il voulait recréer à partir de Moïse un nouveau peuple « élu », comme il l’avait fait auparavant à partir d’Abraham, et avant encore à partir de Noé et des siens.

Moïse, comme vous le savez très bien, a repoussé la proposition divine dans les termes suivants ou à peu près :

« Ou Tu laisses vivre le Peuple d’Israël, ou Tu m’effaces avec lui ».

Et Dieu s’est incliné devant la volonté de Moïse.

Or ce même Moshe Rabenou s’est adressé au Peuple d’Israël juste avant sa mort, prononçant ce qui est son testament, il a adjuré ardemment son Peuple :

« Je place devant toi la Vie et la Mort. Choisis la Vie »

D’ailleurs, dans la prière de Yom Kippour nous nous adressons plusieurs fois à Dieu en lui demandant : « Inscris nous dans le Livre de la Vie ».

La vie est sacrée et sanctifiée pour les Juifs. On ne peut et ne doit offrir sa vie que dans le seul cas : le « Kiddouch Hachem » pour la sanctification du Nom divin.

A quel point les Juifs célèbrent la sanctification de la vie ? Alors que tous les peuples de la terre, en trinquant, se souhaitent santé, amour, prospérité, les juifs sont les seuls à se souhaiter Lehaim – A la vie !

Alors moi, Job ici dans cette salle de Tribunal, face au Kotel, je demande instamment l’introduction d’une nouvelle sanctification, celle de Kiddouch Haam, sanctification du Peuple d’Israël, c'est-à-dire accepter de sacrifier sa vie pour que le peuple d’Israël vive.

M’inclinant devant le Président du Tribunal ici présent – Moshe Ben Maïmon – je fais mienne cette phrase du talmud :

« Mi Moshe ad moshe lo haya que Moshe »

 De Moshe Rabenou à Moshe Maïmonide il n’y a pas d’autres Moshe”.

Profitant donc de la présence de Moïse Maïmonide, Président de ce Tribunal, je demande que Dieu et le Peuple d’Israël, les deux partenaires du pacte conclu entre eux, soient placés sur un même plan et que soit élue une nouvelle Sanctification, le « Kiddouch Hama ».

Oui Messieurs les Juges, je vous demande de trouver un juste équilibre.

Entre

La sanctification du nom,

La sanctification de la Vie et

La sanctification du Peuple lié à Dieu par une Alliance éternelle : « Brith Olam »

Job prononça cette dernière phrase en regardant fixement la chaise d’Eliahou Hanavi.

Messieurs les Juges, avant de terminer, permettez moi d’ajouter une dernière brique à mon mur de défense. Je vais citer les paroles d’un célèbre Rabbin du ghetto de Varsovie, paroles rapportées par Emmanuel Ringelblum (de mémoire bénie), le fameux historien et archiviste du ghetto de Varsovie.

Je cite :

« On n’a besoin de rien faire ; Dieu ne laissera pas tomber son Peuple Israël »

Je ne peux pas ne pas citer pour contre balancer cette phrase Rabbi Samuel Salomon de Radzin (que sa mémoire soit bénie). Dès le début de l’année 1942, il exhorta tous ses fidèles, tous les Juifs, pieux et moins pieux, Hassidim ou pas, à prendre des armes et à se réfugier dans les forêts environnantes.

Et tout en continuant à fixer la chaise du prophète Elihaou Hanavi, Job poursuit :

J’insiste pour que soit instauré le Kidouch Haam.

Car il convient d’avoir en mémoire ce texte d’Emmanuel Ringelbalum (je cite) :

« Les jeunes ont beaucoup trop prêté attention aux opinions de la génération adultes, aux gens d’expérience, aux sages d’Israël, ceux qui fourbissaient mille arguments bien pensés contre l’idée de combattre l’occupant nazi. Les adultes, qui avaient déjà vécu la moitié de leur vie, parlaient, réfléchissaient et se souciaient de survivre à la guerre. Les adultes rêvaient de la vie : Kiddouch Hachaim. Et Emmanuel Ringelblum ajoute : Les jeunes – comme Mordechaï Anielewicz, par exemple – les meilleurs éléments, les plus beaux, les plus nobles, n’avaient en tête qu’une mort honorable. »

Kiddouch Hachem et kiddouch Haam doivent passer avant Kiddouch Hachaim.

Pour conclure, permettez moi, Messieurs les Juges, de m’adresser directement à Dieu.

C’est la Question des Questions, comme il y a le Cantique des Cantiques. Comme j’ai commencé par la citation d’un psaume, je vais finir par la citation d’un autre psaume, le Psaume 22, verset 1 :

« Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi nous as-tu abandonnés ? »

Job s’assied alors.

Après quelques minutes d’un profond silence, les Juges sortent et se réunissent près du Kotel pour délibérer.

Le Procureur et l’Avocat restent assis et attendent le verdict.

Les 6 bougies se sont consumées petit à petit.

L’attente a duré 3 heures sans qu’aucune parole ne soit prononcée.

Au bout de ce temps, les 9 juges sont revenus et le Président Moïse Maïmonide s’adresse à Job :

Monsieur l’Avocat, comme vous le savez, puisque cela figure dans le Livre de Job, 11, verset 99, la réponse à votre question est « plus longue et plus étendue que la Terre et plus large et plus vaste que l’Océan » et Maïmonide poursuit :

Le Jugement final sera donc prononcé le 9 Av 6000 du Calendrier hébraïque.