Chabbat Hol haMoed Souccot 5776

Dracha prononcée par Catherine Chalier le 2 octobre 2015

Dédiée à Isabelle, notre chère secrétaire, pour son anniversaire.                   

 

          Les jours qui séparent Kippour de Souccot nous font passer du climat de la gravité propre aux jours redoutables, jours voués au souvenir des fautes commises durant l’année et à la repentance, à celui de la joie de cette seconde fête, joie qui culmine par Simhat Torah, la joie de la Torah.  Je voudrais jeter un pont entre ces deux fêtes en soulignant qu’à mon avis il manque une faute dans la liste pourtant déjà fort  longue des fautes que nous énumérons à Kippour. C’est une faute dont nous oublions souvent qu’elle en est une et à propos de laquelle en conséquence nous ne faisons que trop rarement techouva.  Cette faute oubliée, méconnue ou enfouie, est celle de l’inattention à la joie d’autrui, ou encore de l’incapacité, voire du refus résolu d’y participer un tant soit peu. Parfois même nous faisons comme si cette joie n’existait pas, surtout lorsqu’elle est discrète, nous y restons absolument indifférents, voire sourdement hostiles. Quand je parle de joie, cela ne signifie pas forcément une grande joie – celle où on invite ses amis et où on célèbre un événement important, tel un mariage, une brit-mila ou une bar/bat-mitsva. Dans ce cas en effet cette joie est institutionnalisée et on peut y participer (parfois contraint et forcé) sans même ressentir en soi une sympathie profonde pour les personnes qui sont au centre de cette simha. Mais ici je voudrais parler des joies plus banales de la vie, une réussite après des efforts, la capacité à accueillir des moments de beauté, ou encore celle d’avoir apporté sa part, fût-elle humble et fragile, à l’œuvre de la création. Quelle que soit cette part : avoir transmis la vie à des enfants, se réjouir de les voir grandir, avoir trouvé en soi au terme de bien des efforts, voire de souffrances profondes, un chemin pour ajouter quelque chose à la vie de l’esprit, à la beauté du monde etc. La joie aussi d’avoir été, pour un instant, un peu meilleur que d’habitude. Pourquoi donc partageons-nous si peu, si mal, la joie d’autrui ? Je parle ici de la joie qui ne fait pas de bruit, qui n’appelle pas sur elle l’attention à grand renfort de publicité ou d’honneurs et de vanité, mais qui est pourtant essentielle à  chacun.

          Dès  ses premiers chapitres la Torah nous enseigne pourquoi partager la joie d’autrui est rare et difficile, et jamais d’emblée un mouvement spontané et désintéressé. On peut en effet imaginer qu’Abel a éprouvé une joie profonde à voir son sacrifice reconnu par Dieu, mais cette joie fut condamnée à rester muette puis sidérée car immédiatement interdite de toute expression, Caïn ne la supportant pas. La redoutable voix du « et moi ? », « et moi ? »  se fait en effet aussitôt entendre à la vue de la joie de son frère et, comme vous le savez, elle le conduit à l’assassiner. Pas question de partager sa joie. Pas question que l’écran terrible de l’insatiable « et moi ? »  passe, ne serait-ce qu’un instant, au second plan. Je parle d’écran parce que « et moi ? » empêche toujours d’accueillir la joie, d’écouter celui qui tente de la confier, de percevoir la beauté et de se réjouir soi-même. Dans sa splendeur ou dans ses turpitudes, le moi est toujours une mehitsa comme le décrivent les Hassidim, non pas un rideau de séparation entre les hommes et les femmes, mais un rideau entre ce moi et la source de la vie. Or quand on est coupé de cette source, il devient fort difficile de se réjouir de la joie d’autrui car c’est elle – et elle seule à mon avis – qui nous désencombre de l’obnubilation par nous-mêmes. Elle nous donne l’élan indispensable pour célébrer ce qui est beau et bon, singulièrement quand nous n’en jouissons pas directement, en dépit des forces du mal qui nous rongent si souvent.

          Parfois on feint de partager la joie d’autrui, mais c’est tellement à contrecœur,  ou de façon hypocrite et intéressée, que cela ne trompe  que soi-même !  Parfois on cherche à insinuer le venin de la tristesse dans la personne qui furtivement éprouve une joie, fût-ce sous le mode d’une grande humilité. Le venin consiste à vouloir la rendre coupable  en lui signifiant : pourquoi donc aurais-tu droit à la joie alors que moi je souffre et éprouve du ressentiment à te voir joyeux ? On imagine aussi alors la vie d’autrui exempte de souffrances puisqu’elle est exempte des siennes propres. Parfois même, comme Caïn, on assassine. Et il y a de multiples façons de le faire. La joie d’autrui étant devenue coupable d’offenses envers moi. Ce n’est pas moi qui dois m’excuser de ne pas la partager mais c’est autrui qui doit se sentir coupable de l’éprouver. La revendication d’égalité dans les sociétés démocratiques, qui est positive sur le plan du droit, peut se pervertir et virer en ressentiment, comme l’avait bien vu Tocqueville.  Or, qu’il s’exerce sur le plan privé ou collectif, le ressentiment est toujours une force destructrice et cela d’autant plus qu’il semble n’être limité par rien.

          Revenons à la Torah et imaginons un instant qu’Abel ait survécu, et il y a beaucoup d’Abels qui survivent avec cette tristesse au cœur, que lui serait-il advenu? Aurait-il dû porter la douleur de son frère qui a échoué alors que lui a réussi ? Aurait-il dû se sentir coupable de l’échec de son frère et condamner en lui la joie qu’il avait discrètement éprouvée ? Aurait-il dû se vouer à la solitude par peur des représailles au cas où il aurait manifesté gratitude et joie pour la faveur qu’il avait reçue de la part de Dieu? Aurait-il eu peur d’éprouver d’autres joies en sachant qu’elles sont si peu les bienvenues ? Ou bien encore aurait-il dû et pu encourager Caïn à trouver le chemin de sa joie à lui ? Ces questions, me semble-t-il, sont souvent les nôtres quand nous constatons avec tristesse que notre joie, fût-elle très modeste, n’est pas la bienvenue. Notre joie ne serait-elle donc pas licite ? Celle du peuple juif à Simhat Torah ne serait-elle pas une offense pour les peuples qui ignorent tout de cette fête ?     

          La joie, répond la Bible, est évidemment licite, elle résulte de la bénédiction de la vie, de toute vie. Elle est d’ailleurs souvent difficile, elle implique une disponibilité pour ce qui, fugacement, l’appelle, en dépit de tout ce qui justifie si amplement l’amertume, la peine, la désolation. C’est une disponibilité à un secret précieux que nous portons en nous : nous sommes éclairés par une réalité qui nous porte et que nous portons, celles des paroles créatrices. C’est là aussi la part principale de l’élection d’Israël : puiser dans ces paroles, telles que nous les découvrons et les étudions dans la Torah, la force ne pas céder à la tristesse et au désespoir, malgré tout ce qui plaide leur cause. C’est cette part aussi que les antisémites détestent pour ne pas vouloir, ou ne pas pouvoir, la découvrir en eux-mêmes. Mais ils sont aussi fascinés par elle et ils voudraient se l’approprier. S’approprier le secret de ceux qui, malgré tant d’épreuves et de malheurs, s’exercent quotidiennement à opter pour la vie plutôt que pour la mort, pour la joie plutôt que pour la mélancolie. Ce qui est un dur combat. Combat que les juifs ont conduit – et conduisent encore – tout au long de l’histoire.

          Reste que participer à la joie d’autrui est plus difficile souvent que de lui porter secours au temps de sa détresse ou de tenter d’atténuer sa tristesse. Il convient pour cela que notre propre tourment ne prenne pas toute la place. En effet, lorsqu’on contribue à soulager la souffrance d’autrui, on peut s’attendre à ce que cet autrui nous remercie (même si ce n’est pas toujours le cas, j’ai d’ailleurs remarqué, à mon grand étonnement, que dans la Torah personne ne remercie personne !) et c’est plus gratifiant car le moi s’en trouve en quelque sorte « récompensé » (la Torah se méfie peut-être de ce genre de récompenses). On remercie certes aussi quelqu’un d’avoir participé à notre joie mais la participation exige beaucoup du soi afin qu’il s’allège du poids de ce trop célèbre « et moi ? », surtout quand celui-ci n’a pas connu cette joie pour son propre compte. Dans le Talmud on dit que c’est une mitsva de participer à une joie, une mitsva plus importante que celle de participer à la souffrance ou au deuil de quelqu’un. Un cortège de deuil doit ainsi céder la priorité à un cortège de noces. En Israël, j’ai remarqué qu’on est remercié de participer à une simha de façon très simple : on vous souhaite à vous-même mazal tov comme si cette joie était pleinement la vôtre, du simple fait que vous êtes là. J’ajouterais que savoir recevoir ce mazal tov là, en être ému et reconnaissant, quand on n’a pas connu soi-même cette joie dans sa  vie propre, me semble une grande grâce.

          Faisons ici exception de ceux qui imposent leur joie aux autres sans la moindre délicatesse, sans le souci de ce que vit leur prochain, et pour en tirer un surcroît de vanité personnelle. Cela est certes fréquent mais je ne parle pas de cela. Participer à la joie légitime d’autrui d’avoir fait prévaloir les forces de vie sur les forces de mort, de multiples et humbles façons, ne renforce pas l’arrogance de cet autrui, c’est simplement un cadeau qu’on lui donne, un cadeau qui fait beaucoup de bien. Je cite ici un extrait d’une lettre de la philosophe Margarete Susman à Paul Celan : « La façon dont vous avez perçu mes travaux et ma personne est un cadeau et un joyau pour moi » ([1]). Cette gratitude de Margarete Susman est d’autant plus grande qu’elle n’ignore pas combien Paul Celan éprouve de grandes souffrances personnelles, mais il ne les prend pas comme prétexte pour refuser d’accueillir les travaux et la personne de son amie, elle-même éprouvée par la vie. Il sait aussi que la joie n’est pas l’absence de la tristesse mais qu’elle est gagnée sur elle, quotidiennement.

          Quand ils font l’expérience de la souffrance et de la tristesse, les êtres humains affrontent le dilemme suivant : soit pactiser avec elles, au prix souvent d’accuser la vie, surtout en la personne de ceux qui, épargnés par le lot qui est le leur, semblent jouir d’une joie insupportable, d’une joie dont ils semblent indûment privés, une joie  qu’ils ne peuvent s’approprier et qu’ils cherchent donc à ignorer et à détruire ; soit tenter  encore, malgré les épreuves, de trouver un  chemin vers la joie et de la découvrir souvent là où on ne l’attendait pas. Les plus grandes joies ne s’ajustent d’ailleurs jamais à une attente, elles la surprennent. Le témoignage du peuple juif enseigne que, en dépit des longs tourments de son histoire, il a généralement choisi de continuer d’écouter en lui et dans ses textes l’appel à faire grandir la vie. Un philosophe antisémite comme Schopenhauer ne s’est pas trompé sur ce point qui ne pardonnait pas à ce peuple de faire le choix de la vie alors que lui-même y voyait la cause même de la souffrance. De nos jours bien des personnes qui condamnent la tragédie de la Choa et disent éprouver de la commisération pour ses victimes, ne pardonnent pas aux juifs de maintenant de choisir la vie en terre d’Israël et de savoir éprouver de la joie malgré les guerres, les menaces et les haines qui ne cessent pas. On retrouve ici, à l’échelle collective, un trait courant de la psyché humaine vis-à-vis des souffrances ou des joies d’autrui.

          Sans oublier les premières, puissions-nous être mieux capables de participer aux secondes.

                                                                                 Catherine Chalier.




[1]Lettre du 23 juin 1963 in Revue Sens n°12, 2006, p.640.