Berechit 5774

Dracha prononcée le 27 septembre 2013 par Geneviève Barbier

La paracha Berechit nous installe dans la perspective d’un renouvellement de l’année, après les fêtes de Tichri, puisqu’elle donne le coup d’envoi à la lecture hebdomadaire de la Tora : les nombreux épisodes de cette section en font une des plus riches : la Création du monde, en deux textes, la création de l’humain dans sa double dimension, l’énonciation de la Loi et la transgression de l’interdit, l’échec de la relation fraternelle avec l’épisode de Caïn et Abel et enfin l’histoire des engendrements depuis Adam jusqu’à Noé.

 

C’est aux 26 versets du chap IV que je voudrais m’intéresser, c’est-à-dire à l’histoire de Caïn et Abel, et là encore à quelques lignes seulement, car ce texte célèbre a été abondamment commenté, analysé, interprété, pendant des siècles, dans la tradition juive et dans la culture occidentale, littéraire ou picturale ; chaque mot, chaque silence, chaque incohérence apparente, chaque ellipse narrative a du sens, d’autant plus que le récit très dense est mené dans un style dépouillé, où les actions se succèdent rapidement ; il est donc présomptueux de me livrer à un commentaire exhaustif de tout l’épisode.ï

Après la transgression primordiale d’Adam et Eve, punis d’avoir mangé du fruit de la connaissance du Bien et du Mal, après leur exil du jardin d’Eden, la mort fait irruption dans la Création, non pas la mort naturelle (celle que connaîtra Adam) mais une mort violente, par le meurtre d’Abel par Caïn.

La coexistence des deux frères aboutit à l’échec de la fraternité ; je voudrais analyser comment apparaît la dimension de la responsabilité.

 

Si l’on risque une interprétation socio-économique, nous lisons que les deux frères dans leurs activités, décrivent les étapes de la civilisation humaine : l’agriculteur sédentaire a éliminé le pasteur nomade après une période de cohabitation, puis comme avec les descendants de Caïn, la civilisation technique et urbaine est apparue.

 

Mais la lecture de ce mythe fondateur est plus riche si nous considérons qu’il nous introduit dans les structures profondes de l’être humain et que les deux frères sont les symboles de sa complexité. L’épisode nous fournit une réflexion sur les racines et les modes d’expression de la violence, et surtout sur l’émergence d’aspirations morales qui se fraient à grand’ peine un chemin dans le désordre des pulsions et des instincts primordiaux.

Ce qui est raconté sous la forme d’un drame en plusieurs actes, c’est la description de ce qui est en chacun de nous, un témoignage sur l’expérience de la vie humaine : dans la relation de l’humain à autrui, ce n’est pas l’amour ou l’harmonie qui surgissent d’emblée, mais la rivalité, la jalousie et l’élan meurtrier qui est consommé en effusion de sang. Et Autrui est ici désigné comme le plus proche, dans la structure familiale, c’est le frère.

 

La mythologie antique proposait le meurtre du père par le fils (voir le mythe d’Œdipe où Œdipe tue dans l’ignorance son père Laïos au détour d’un chemin ; ou Ouranos émasculé par ses enfants) ou du fils par le père (voir Chronos-Saturne dévorant ses enfants) : la rivalité est au sein de la relation de filiation ou de paternité.

Lorsque les légendes montrent la rivalité au sein des fratries , (Etéocle et Polynice s’entretuent pour le pouvoir à Thèbes, Atrée et Thyeste cherchent à s’entretuer et chacun cherche à tuer les enfants de l’autre, Romulus élimine Rémus pour fonder Rome), une fatalité pèse sur les individus, ce qui interdit la liberté : la lignée de Laïos et celle des Atrides sont soumises à la malédiction de l’oracle qui se transmet de génération en génération et porte la mort de façon implacable ; la fondation de Rome se fait dans le sang, comme une intuition d’une histoire qui se développera ensuite dans l’écrasement des autres peuples et leur domination.

 

Ici dans le mythe biblique, le père est absent, et la mère aussi : c’est la question que posent plusieurs commentateurs : où sont Adam et Eve ? quel travail éducatif ont-ils accompli pour réfréner les pulsions de leur fils aîné ? quel rapport à la Loi ont-ils inculqué à celui que sa mère à sa naissance avait salué de : « j’ai acquis un homme avec l’aide de Dieu » - « Kaniti ich et Hachem » : « ich » et non « yeled », c’est-à-dire l’homme accompli, qui n’a plus à évoluer ni à se remettre en question ?

Les parents sont absents, Dieu est seulement observateur pour l’instant et Caïn est seul ; aucun déterminisme ne pèse sur lui ; même si son nom porte en soi les prémisses de la jalousie, même s’il est le fils de parents qui ont désobéi, il a en lui la liberté de développer ou de dominer le penchant criminel.

Ce premier homme entièrement humain est responsable de ce qu’il choisit de faire, sans subir de fatalité.

Mais le sentiment de la responsabilité n’est pas une propriété naturelle ; il faut atteindre un certain degré de conscience morale pour l’atteindre.

C’est pourquoi le récit biblique introduit avant le meurtre, la Parole divine :

Lorsque Dieu se manifeste, il parle le langage des hommes, ici il observe et il se présente comme un personnage du drame ; au-delà des obscurités du texte, des hiatus de la narration, au-delà de l’apparent cynisme de Dieu, qui semble vouloir cruellement faire sentir à Caïn qu’il a été évincé, cette Parole nous invite à restaurer une Présence divine, c’est-à-dire à dépasser les traits d’anthropomorphisme et rechercher des réponses possibles aux questions de sens que l’épisode nous pose.

Dieu parle à Caïn ; il ne parle pas à Abel ; Abel avait été agréé et avait reçu ainsi une épaisseur, alors que son nom (Hével, la buée) le vouait à l’insignifiance, à la précarité, à la futilité, mais Dieu a rétabli un équilibre dont la naissance avait privé Abel.

 

Dieu dit à Caïn : « Pourquoi es-tu chagrin, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu t’améliores tu pourras te relever, sinon le Péché est tapi à ta porte ; il aspire à t’atteindre mais toi, sache le dominer ».

Dieu questionne, Dieu admoneste, il place Caïn devant sa responsabilité : l’homme est libre, il peut réfréner ses pulsions, il n’est pas foncièrement prédéterminé au Mal.

C’est la Parole divine qui assume le rôle paternel, avant et après le meurtre, qui pose la Loi morale devant la conscience du meurtrier, et dans cette intervention nous saisissons le moment précis où émerge, à grand’ peine, de l’obscurité des pulsions, l’idée de fraternité.

 

Il reste à mettre en œuvre cette conscience morale et à construire une relation entre les hommes : c’est pourquoi le mot « frère » revient plusieurs fois dans ce texte, et après la mort d’Abel il faudra attendre la relation entre Abraham et Loth pour que réapparaisse le terme.

 

Caïn ne répond pas à l’avertissement divin ; quand Caïn parle, ce n’est pas en réponse à Dieu : il se tourne vers son frère : « Caïn parla à son frère Abel ».

 

Caïn a tenté une démarche vers son frère, donc il a essayé d’étouffer sa jalousie, mais la parole a été inefficace, elle n’a pas abouti ; Caïn a réprimé le désespoir de se voir rejeté par Dieu, que son frère lui ait volé son geste ; Caïn cherche à se libérer en parlant à son frère ; mais Abel ne parle pas, soit qu’il n’ait fait qu’écouter, soit que sa parole ait ignoré l’autre.

Les rabbins ont donné un contenu à ce dialogue avorté : le débat aurait porté sur le partage du monde, entre le sédentaire agriculteur et le nomade pasteur, chacun restant dans son domaine ; ou bien entre ce monde et le monde au-delà, c’est-à-dire un partage vertical ; mais la coexistence fraternelle n’est possible que si l’on accepte d’être à la fois dans l’immanence et la transcendance ; donc la communication est rompue et le geste violent jaillit.

Il y a eu discours mais non dialogue authentique ; si chacun croit détenir la vérité et que cette vérité veut s’imposer à l’autre, le dialogue est impossible.

 

Dieu reprend la parole, après le meurtre : « Où est Abel ton frère ? » Et non pas « Qu’as-tu fait ? » ou bien « Qu’as-tu fait de ton frère ? ».

Question inutile si on la prend au pied de la lettre ; Dieu sait où est Abel ; et Caïn sait que Dieu sait ; il n’ajoute pas au crime le mensonge mais il rejette la responsabilité. Dieu demande en réalité : « Où en es-tu de ta fraternité ? ».

 

Dieu attend un aveu.

Dieu attend que Caïn mette des mots sur son acte, que la parole donne un sens à son geste ; il attend que Caïn en formulant sa réponse reconnaisse sa responsabilité. La responsabilité implique que l’on réponde en se désignant comme auteur d’un acte.

Dans ce répit que Dieu lui accorde, Caïn rejette le droit de l’autorité divine à lui demander raison de son acte. « Je ne sais pas » - «  lo yadati » ; le criminel se rejette dans l’anonymat, et semble déserter, se dérober.

 

« Hachomer Akhi Anokhi ? » Caïn accepte de répondre ; il accepte de formuler par des mots ce qui était le produit de sa pulsion.

Mais il introduit le terme de « gardien » alors que Dieu ne lui en parlait pas, et personne ne lui avait donné cette mission ; c’est qu’en lui se fait jour l’idée d’une obligation morale vis-à-vis de l’autre.

 

« Est-ce que le gardien de mon frère, c’est moi ? »

Plutôt que « suis-je le gardien de mon frère ? »

 

Caïn répond à une question qui ne lui a pas été posée ; il pose à son tour une question en réponse à la question de Dieu, et la réponse implicite est : « le gardien c’est toi, Dieu ».

Pourquoi Dieu a-t-il laissé faire ? puisqu’il est tout-puissant et qu’il pourrait protéger l’homme, puisqu’il a créé ce monde imparfait où se tapit le Mal, puisqu’il a créé un monde où règne la barbarie ?

Caïn pose le problème du mal, parce qu’il découvre le mal en lui. Dieu seul vrai responsable, détient la responsabilité première.

 

Cf. midrach Tan’huma (Genèse I,9) :

« Caïn dit : c’est moi qui l’ai tué

Mais c’est toi qui as créé en moi

le Mauvais Penchant

tu gardes tout

et tu m’as laissé le tuer ?

c’est toi qui l’as tué

car c’est toi qui es appelé Anok’hi. »

 

Il est impossible de répondre au problème philosophique de la responsabilité première de Dieu : pourquoi laisse-t-il l’homme libre de faillir ?

Mais la responsabilité de Caïn existe, puisqu’il y a culpabilité.

 

Dieu se fait accusateur objectif : il désigne (« qu’as-tu fait ? ») et provoque la prise de conscience et la reconnaissance de l’acte ; par l’affichage de la Loi, il impose une prise de distance par rapport à la passion meurtrière.

Le jugement de Dieu se fait entendre : « la voix des sangs de ton frère crie vers MOI depuis la terre ».

Toute la lignée potentielle d’Abel a été supprimée par le meurtre : un homme est un chaînon vers des générations à venir ; l’assassin a tué non seulement un homme mais tous ceux qui auraient pu naître et qui ne verront jamais le jour.

 

L’accusé atteint alors la première étape de sa responsabilité par la découverte de sa culpabilité : il mesure la gravité de l’acte commis, et reconnaît qu’en supprimant l’existence de l’autre il a introduit la chaîne ininterrompue de la violence, il découvre avec inquiétude sa fragilité, et comprend qu’il peut lui-même être victime de ce qu’il a initié.

« Mon crime est trop grand pour qu’on me supporte. Vois, Tu me proscris aujourd’hui de dessus la face de la terre ; mais puis-je me dérober à Ta face ? Je vais errer et fuir par le monde mais le premier qui me trouvera me tuera… »

 

En mettant son acte en mots, Caïn l’assume.

Il n’était pas conscient de sa responsabilité mais il la découvre et sait qu’il a commis un acte irréversible.

 

Mais Dieu met un terme au cycle de la violence : Caïn ne sera pas tué, mais condamné à l’errance vers le pays de Nod (l’errance) ; il a des descendants, et avec eux apparaissent l’industrie, les arts, et la ville.

Cependant la descendance de Caïn est vouée à la destruction ; Abel et Caïn ont disparu ; nous ne sommes pas les descendants de Caïn ; nous ne sommes pas marqués par un meurtre originel.

Adam et Eve ont un autre fils, Seth porteur d’espérance.

 

En conclusion, ma réflexion m’amène à ceci :

 

- Pour que l’on puisse parler de responsabilité, il importe que l’homme soit libre, ce que montre cet épisode.

 

- L’émergence de la responsabilité est la condition de la recherche et de la construction de la fraternité.

 

- La fraternité n’est pas une donnée naturelle, mais une construction culturelle, élaborée, fragile : la violence est en chacun de nous, elle fait partie de nous-mêmes parce qu’elle est liée au désir.

Devant l’Autre, il est nécessaire de le reconnaître comme un semblable, non pas identique, mais singulier, et accepter de fixer des limites à la pulsion première d’élimination de ce qui est étranger ; il ne peut y avoir fraternité s’il y a volonté de puissance.

 

- Chacun de nous est à la fois Abel et Caïn, chacun intérieurement se sent Caïn et considère l’autre comme Abel, c’est-à-dire celui dont l’existence doit être justifiée.

Chacun récapitule en soi les forces contradictoires de la Création. Et pour atteindre la fraternité, il importe d’accepter les deux côtés complémentaires en soi, de renouer avec son identité plurielle.

 

 

Je veux dédier ces commentaires à ma sœur Jeanne Pigeard qui nous a quittés en octobre 2011, il y a deux ans exactement et dont nous rappelons ce chabbat le souvenir.

Elle avait prononcé en décembre 2008 une dracha sur Joseph et ses frères, en mettant en évidence le fil conducteur à travers la Genèse de la recherche de fraternité : pour me relier à son souvenir, j’ai choisi cet épisode de Caïn et Abel qui évoque la rencontre meurtrière entre deux frères, et signe donc l’échec de la fraternité.

 

Sources 

Elie Wiesel, Célébration biblique (Seuil, coll. Points Sagesse, 1991).

Josy Eisenberg et Armand Abécassis, A Bible ouverte (Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes poche, janvier 2004).

Conférences d’Akadem (Gilles Bernheim, Janine Elkouby, Philippe Haddad…).