Bechallah 5776

Dracha prononcée par Ruth Scheps le 22 janvier 2016

Les quatre premiers versets de la sidra Bechallah sont d’une densité particulière. Ils campent le décor et orientent tout le récit à venir : on y apprend que le peuple d’Israël, renvoyé par Pharaon, est conduit par Dieu à travers le désert vers la mer des Joncs (la mer Rouge). Ce n’est pas le chemin le plus court pour monter vers Canaan mais il leur évite de se confronter aux Philistins guerriers et d’être tentés de retourner en Égypte.

Le texte précise pourtant qu’ils partent d’Égypte armés ; et de fait ils disposent de deux viatiques : des armes de guerre en cas de besoin, et un viatique symbolique, les ossements de Joseph, emportés par Moïse conformément au serment prêté par les Enfants d’Israël pour que l’Éternel ne les oublie pas.

Toute la suite du texte montrera qu’en effet, l’Éternel se souviendra d’eux, avec une constance extraordinaire.

Voici les passages du récit que je souhaite commenter :

En Exode 13, les versets 21 et 22 de la paracha Bô (juste avant Bechallah) : le peuple vient de quitter l’Égypte et il n’est pas encore question des Égyptiens lancés à sa poursuite :

21 Et l’Éternel allait devant eux de jour dans une colonne de nuée pour les conduire sur le chemin, et la nuit dans une colonne de feu pour les éclairer, afin de marcher de jour et de nuit.

22 Il ne retirait pas de devant le peuple la colonne.

En Exode 14 (dans Bechallah), les occurrences suivantes des colonnes encadrent la traversée de la mer Rouge. Juste avant la traversée (Ex 14, 19-20) :

19 L’ange de Dieu qui avançait devant le camp d’Israël se déplaça pour se tenir derrière eux. La colonne de nuée se déplaça de devant eux pour se tenir derrière eux.

20 Elle vint entre le camp des Égyptiens et le camp d’Israël. Il y eut la nuée et l’obscurité et elle éclaira la nuit et aucun n’approcha de l’autre de toute la nuit.

Et juste après la traversée (Ex 14, 24) :

24 Et à la garde du matin, l’Éternel porta le regard vers le camp des Égyptiens par une colonne de feu et de nuage et Il sema la confusion dans le camp des Égyptiens.

Cette image puissante de la colonne de nuée (amoud anan) ou de la colonne de feu (amoud ech), qui guide le peuple sans relâche, apparaîtra encore à de nombreuses reprises, non seulement dans la suite du livre de l’Exode, mais aussi dans les Nombres, le Lévitique, le Deutéronome, les Psaumes, le Cantique des Cantiques et chez certains prophètes (Isaïe, Ezéchiel, Néhémie). Elle se retrouve également dans l’Évangile de Jean et plus largement, elle a inspiré les sages et les mystiques de toutes les époques ainsi que nombre d’artistes et d’écrivains.

Dans les versets que nous venons de voir, le nuage et le feu sont évoqués simultanément ; mais parfois, seul apparaît le feu (comme dans l’épisode du Buisson ardent) ou le nuage. Ainsi dans la suite de l’Exode (sidra Yitro), Dieu annonce à Moïse qu’il va lui apparaître « au plus épais d’un nuage » (béav anan) (Ex 19,9). Et quand Dieu descend au mont Sinaï, le peuple perçoit « un nuage (anan) épais sur la montagne » (Ex 19,16). Moïse s’approche alors seul de « la brume (arafel) où était Dieu ». (Ex 20,18).

Dans la suite de mon propos, je tenterai de cerner les principaux enjeux de ce motif récurrent de la colonne de nuée ou de feu.


  1. La représentation divine.

Je formulerai cet enjeu ainsi : Dieu étant par principe incorporel, immatériel et invisible, comment faire percevoir au peuple Sa présence ? Une possibilité, amplement exploitée dans le récit biblique, concerne le sens de l’ouïe : dans tous les livres du Pentateuque, Dieu parle, et il est entendu – tantôt par un seul (patriarche, guide ou prophète), tantôt par tout le peuple (don de la Tora au Sinaï). Mais, comme dit l’adage, « il faut le voir pour le croire ».

La question devient alors : comment donner à voir l’invisibilité divine ? Et la réponse est nécessairement paradoxale : c’est toujours en se dissimulant que Dieu se manifeste en tant qu’insaisissable, que ce soit par le voile du sanctuaire qui « montrait-cachait » sa gloire, ou par le nuage et le feu, formes évanescentes par excellence, tout comme les pensées et les émotions humaines qui tentent de les saisir.

 

  1. Ce qu’a vraiment vu le peuple.

Car si la colonne de nuée ou de feu est apparue à « tout le peuple », comme il est écrit, rien n’indique que chacun y a vu la même chose. Il me semble au contraire que cette vision ne pouvait être que multiple, chacun ne voyant qu’en fonction de l’opacité de sa matérialité, comme aurait dit Maïmonide c’est-à-dire de ses possibilités biologiques et de ses expériences, y compris spirituelles.

C’est en tout cas ce que suggèrent divers récits bibliques ou cabalistiques de visions (nocturnes ou prophétiques). Cette irréductible pluralité des visions m’évoque une remarque d’Eliane Amado-Valensi dans son beau livre La poétique du Zohar (L’Éclat, 1996) : « La poétique ne concerne qu’un esprit qui s’ouvre à elle. Sinon ce n’est que fatras d’images, bruits rythmés ou non, foisonnement informe. »

Ainsi quand il est dit que Moïse s’entretenait avec Dieu panim el panim (face à face, littéralement de visage à visage), c’est que son esprit s’était déjà ouvert à la possibilité de rencontrer l’esprit divin, pnim el pnim (de dedans à dedans).

 

3. La nature du nuage 

Par sa verticalité qui instaure à la fois un lien et une séparation entre l’en-haut et l’ici-bas, le nuage-colonne protège les hommes du danger mortel que leur ferait courir une trop grande proximité avec le divin.

Cette fonction protectrice est affirmée dans la Tora à plusieurs reprises. En Lévitique 16,2, par exemple, Dieu dit à Moïse : « Parle à Aaron ton frère, pour qu’il n’entre pas en tout temps dans le sanctuaire, à l’intérieur du voile, devant le propitiatoire qui est sur l’arche, s’il ne veut pas mourir ; car j’apparais dans un nuage au-dessus du propitiatoire. » Et en Exode 33,20, Dieu a dit à Moïse au Sinaï : « Tu ne saurais voir Ma face car nul homme ne peut me voir et vivre. »

 

Charles Mopsik, dans son livre Chemins de la cabale, compare l’épaisseur du nuage à « une sorte de paroi isolante, qui ne tamisait pas seulement le feu divin mais amortissait aussi l’éclat de sa parole… ».

Dans les Psaumes, le Talmud et la Cabale, cette protection est souvent qualifiée de vêtement. Mais s’agit-il d’un vêtement divin ou humain ? La réponse varie selon les sources, l’une n’excluant pas l’autre. Le Psaume 93, par exemple, affirme très fortement qu’il s’agit d’un habit divin : « L’Éternel règne ! Il est revêtu de majesté ; l’Éternel se revêt, se ceint de puissance. »

Voyons ce qu’il en est à la fin d’Exode 24 (15-18), quand Moïse s’approche du Sinaï pour tenter de rencontrer Dieu. Leur rapprochement se déroule comme un pas de deux bien réglé, et c’est Moïse qui fait le premier pas :

« C'est alors que Moïse s'achemina vers la montagne, qu'enveloppait le nuage. » Puis c’est au tour de Dieu : « La majesté divine se fixa sur le mont Sinaï, que le nuage enveloppa six jours ; le septième jour, Dieu appela Moïse du milieu du nuage. Or, la majesté divine apparaissait comme un feu dévorant au sommet de la montagne, à la vue des enfants d'Israël. » Alors Moïse répond à l’appel divin : « Moïse pénétra au milieu du nuage et s'éleva sur la montagne ; et il resta sur cette montagne quarante jours et quarante nuits. »

Moïse aurait-il pu rencontrer Dieu s’il n’avait eu le courage d’entrer dans le nuage opaque entourant l’extrême luminosité de la gloire divine, pour en faire son propre vêtement ? En tout cas selon le Zohar (1,66a), c’est bien Moïse qui s’est revêtu d’un nuage pour monter vers Dieu… Et cette image a inspiré jusqu’à Bossuet :

« Il faut imposer silence à nos pensées, à nos discours et à notre raison, et entrer avec Moïse dans la nuée, c'est-à-dire dans les saintes ténèbres de la foi, pour connaître Dieu et ses vérités. » Les commentateurs se sont bien sûr demandé en quoi consistait cette nuée…, et comme l’on pouvait s’y attendre, leurs réponses divergent :

Charles Mopsik signale que déjà dans la littérature rabbinique ancienne, le nuage de l’Exode est rapporté à la Chekhina, qui vaut à la fois comme présence divine et comme lieu de son séjour (Mekhilta, Bahodech, chap.9).

Parmi nos sages, Maïmonide voit les choses encore autrement : pour lui, le nuage obscur n’est autre que l’intelligence humaine, qui est opaque à elle-même et à Dieu. C’est donc à se défaire de cette opacité naturelle comme d’un habit superflu, que le sage doit travailler s’il veut approcher de la gloire transparente de Dieu.

C’est également l’opinion du rav hassidique Shnéour Zalman (1745-1812), cité par Catherine Chalier dans son livre La nuit, le jour : mais pour R. Zalman, le sage qui souhaite approcher la gloire divine doit aller au-delà du renoncement à ses habits habituels d’opacité, pour revêtir des habits de sagesse, des habits de lumière tissés par la méditation des paroles de la Tora et par la pratique des mitzvot.

En effet la gloire lumineuse de Dieu, comparée à un feu blanc, est identifiée à sa parole, autrement dit à sa Tora. Comme le dit Charles Mopsik : « : le feu blanc évoque la surface du parchemin constituant le rouleau sacré, le nuage noir symbolise l’encre déposée sur lui et constituant ses lettres… De même que l’encre rend lisible la blancheur du Livre, le nuage rend visible la lumière de Dieu, mais ce passage vers le visible et l’intelligible est aussi un amoindrissement, une atténuation et un obscurcissement. »

 

  1. Un peuple en mouvement

Jusqu’ici j’ai examiné le rapport entre le divin et l’humain, figuré par la colonne de nuée ou de feu, dans sa verticalité : il s’agissait de définir les modalités dynamiques d’une rencontre possible entre Dieu et les hommes (au premier chef Moïse et plus tard les sages) descente de Dieu vers les hommes et ascension des hommes vers Dieu.

Mais le texte parle aussi d’autres mouvements par lesquels s’effectue le rapprochement des hommes et de Dieu : pendant que le peuple chemine dans le désert, la colonne divine est devant lui le jour sous la forme d’une nuée, et derrière lui la nuit en tant que feu ; le peuple est ainsi alternativement tiré et poussé vers l’avant, en une marche continuelle.

La colonne de nuée ou de feu qui guide les enfants d’Israël apparaît une première fois juste après que Dieu a dit à Moïse de prendre son bâton pour fendre la mer des Joncs ; puis, après la traversée de la mer et le Chant de la liberté. Cette insistance pourrait indiquer que le peuple a beau aller vers sa liberté, il a tout de même besoin d’être guidé par Moïse qui est peut-être le seul (avec Aaron) à voir clairement à quoi elle est destinée.

En route vers sa liberté, le peuple hébreu s’est donc laissé guider par une nuée et un feu divins qui se déplaçaient en respectant son propre rythme : plus vite, il aurait risqué de ne pas suivre ; plus lentement, il n’aurait peut-être jamais atteint son but. Magnifique exemple de la sollicitude de Dieu envers son peuple : non seulement il ne l’abandonne pas un instant (le remplacement de la colonne de nuée par la colonne de feu au crépuscule se fait sans aucune discontinuité – et même, selon Maïmonide, avec un petit chevauchement pour plus de sécurité) mais il s’adapte parfaitement au rythme de sa marche. Rythme quasi surnaturel sur lequel on peut s’interroger car en effet, s’ils marchaient de jour comme de nuit, quand donc dormaient-ils ? Mais cette question triviale ne semble pas avoir tourmenté les commentateurs. Après tout, n’est-il pas clair, au moins depuis le roi David, que « le gardien d’Israël ne veille ni ne sommeille ? » (lo yanoum ve-lo yichan chomer Israel) (Ps 121) ?

Cette avancée ininterrompue dans le désert où les chemins n’existent pas a priori nous parle aussi de progression morale : au cours de leur longue marche, les enfants d’Israël apprendront progressivement à faire confiance à l’Éternel – non sans quelques ratés mémorables… Ils apprendront à se laisser guider d’en-haut.

Et quelles meilleures images pour indiquer cela que la lumière dans la nuit, métaphore du spirituel, ou le nuage dont l’opacité se détache dans le ciel comme une flèche ? Et comme la fidélité appelle la fidélité, réciproquement, par-delà le clair-obscur de Dieu, c’est la continuité de sa guidance qui permet finalement au peuple d’arriver à bon port. Une continuité qui a elle aussi marqué les esprits bien au-delà de nos sages et dans des contextes très différents, comme on peut le constater par l’exemple suivant tiré du livre d’Henri Barbusse Le Feu. Journal d’une escouade (Prix Goncourt 1916) : « Le grand ciel pâle se peuple de coups de tonnerre : chaque explosion montre à la fois, tombant d'un éclair roux, une colonne de feu dans le reste de nuit et une colonne de nuée dans ce qu'il y a déjà de jour. »

Mais ni la colonne de nuage ni la colonne de feu n’épuisent la transcendance qui reste à jamais énigmatique. Le Zohar nous le rappelle : « La lumière qui est à l’intérieur est mystérieuse, là réside Celui qui ne se manifeste ni ne se révèle. » (Zohar III, 291b. Ida Zouta).

 

Bibliographie contemporaine

Catherine Chalier, La nuit, le jour. Au diapason de la création (Seuil, 2009).

Charles Mopsik, « Expérience et symbolique du nuage dans la Bible, la mystique juive ancienne et la cabale médiévale », Chemins de la cabale, (éditions de l’Éclat, 2004).